À peine le public finissait-il de s'installer qu'il fut, comme par surprise, saisi par les apostrophes nerveuses des violoncelles et des contrebasses. Exécutées avec fougue et précision, les premières mesures de la Symphonie n° 2 dite « Résurrection » défient l'acoustique périlleuse de la Basilique de Saint-Denis et formulent la promesse d'un exceptionnel concert. L'enthousiasme apparent des musiciens, heureux d'accueillir Myung-Whun Chung sur l'estrade – et non au pupitre ; le chef ne s'est pas embarrassé d'une partition –, se communique instantanément à un auditoire déjà captivé, au point même qu'il ne voit pas arriver dans l'assemblée un ancien Président de la République légèrement en retard : c'est que toute l'attention – et la tension – est rivée sur la baguette de Chung.

Myung-Whun Chung dirige la <i>Symphonie n° 2</i> de Mahler au Festival de Saint-Denis © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Myung-Whun Chung dirige la Symphonie n° 2 de Mahler au Festival de Saint-Denis
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Celui-ci fait preuve de la plus radicale économie de moyens. La concision garantit l'efficacité, à condition certes d'une énergie que Chung ne relâche pas un instant. Dans cette direction millimétrée, chaque geste est lourd de conséquences : une main portée au visage fait chanter les cordes, le moindre regard au lointain intensifie l'expression des bois, alors quand le maestro se met à donner des fortissimo des deux mains... on a beaucoup à craindre pour les vitraux du XIIe siècle de l'édifice. Ces derniers n'en sont pas moins un reflet idéal de la monumentalité de l'œuvre de Mahler, dont chaque pupitre de l'Orchestre Philharmonique de Radio France est un pilier. On doit mentionner l'énergie infaillible de Ji-Yoon Park au violon solo, qui guide une armée d'archets dans le premier mouvement « Totenfeier » (Cérémonie funéraire). Les interventions solistes des bois sont unanimement appréciées mais ce sont les cuivres, auxquels il faut conjuguer le spectaculaire concours d'un riche pupitre de percussions, qui sont particulièrement mis à l'honneur.

Sibelius rapportait de Mahler ces mots : « la symphonie doit être comme un monde, elle doit tout embrasser ». Le deuxième mouvement, un « Andante moderato » aux accents pastoraux, nous en donne l'exemple, brillamment ordonné par Chung. Le chef est parfaitement à l'aise avec l'orchestre – dont il a été le directeur musical durant 15 ans – et élabore dans un temps long l'évolution de l'action musicale, nous faisant entendre chaque détail de ce monde en train de se former. L'orchestre excelle en contrastes, et les très rares imperfections d'intonation ou de mise en place sont vite oubliées, effacées au profit d'une musique rendue avec passion. Les musiciens sont les premiers à en témoigner, écoutant avec attention chaque intervention soliste de leurs confrères.

Alors qu'éclatent les dernières notes d'un éprouvant troisième mouvement, Claudia Huckle vient se placer au proscenium pour ouvrir avec une sérénité remarquable le bref quatrième mouvement, « Urlicht » (Lumière originelle). Le timbre dense et aérien de la contralto se mêle idéalement au choral solennel des cuivres, dont l'homogénéité et la rondeur de son, proches des couleurs d'un orgue, accompagne avec sérieux la déclamation du texte métaphysique. Ce moment de suspension est interrompu avec fracas à l'entrée du tutti pour le cinquième et dernier mouvement : c'est le début d'une lente ascension vers l'apothéose finale.

Myung-Whun Chung, Claudia Huckle, Lucy Crowe, le Chœur et l'Orchestre Philharmonique de Radio France © Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019
Myung-Whun Chung, Claudia Huckle, Lucy Crowe, le Chœur et l'Orchestre Philharmonique de Radio France
© Christophe Fillieule / Festival de Saint-Denis 2019

Dans cette immense fresque, par deux fois, une noble sonnerie de cor appelle au lointain. Le chœur se lève pour y répondre et entonne – sinon murmure – un hymne dans un calme mystérieux, bientôt rejoint par la soprano Lucy Crowe dont la voix s'émancipe au-dessus de l'assemblée. Un léger souffle occulte par endroits l'expression de la soprano, mais son engagement sur scène relance indéniablement l'énergie de l'ensemble. Myung-Whun Chung mobilise alors des ressources inattendues et un extraordinaire répertoire de gestes pour mener l'orchestre aux plus saisissantes nuances, d'un pianissimo imperceptible à l'éblouissante force des tutti magistralement exprimés dans le choral final. Conjugués à des chœurs particulièrement massifs, les cuivres se détachent à leur tour de la masse orchestrale pour envahir l'espace sonore. L'ultime péroraison que sonnent les cloches, dont la sonorité est d'une originale et brillante dureté, répand à travers la Basilique les derniers rayons d'une lumineuse partition.

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