Entré à petits pas sur la scène de la Philharmonie, Bernard Haitink gravit lentement les marches de son podium sous des applaudissements nourris. S’incline légèrement vers son public. Puis se retourne et, d’une baguette soudainement virevoltante, lance une Symphonie n° 4 de Mahler qui restera dans les mémoires.

Une fois n’est pas coutume, Mahler, chouchou des programmateurs parisiens, n’a pas grande importance ce soir. Haitink est au centre de tous les regards, de toutes les écoutes : l’immense chef d’orchestre néerlandais fête ses 90 ans et ce concert marque sa dernière apparition sur la scène parisienne avant une année sabbatique qui pourrait se transformer en retraite définitive.

Bernard Haitink © Todd Rosenberg
Bernard Haitink
© Todd Rosenberg

Le geste de Haitink est logiquement moins ample, plus économe qu’il y a quelques années, mais cela n’a aucune conséquence sonore indésirable. Avec ses cordes souples et ses solistes imperméables à la pression, le London Symphony Orchestra ne lâche pas le chef des yeux, transformant ses moindres signaux en discours musicaux d’une rare limpidité expressive. Le premier thème des violons fleurit avec une émouvante sensualité que le maestro vient commenter en deux pizzicati autoritaires, pleins de malice. Haitink n’est pourtant naturellement ni démonstratif, ni directif. Contrairement à d’autres chefs qui aiment plonger dans la partition et se démultiplier entre les pupitres, il préfère se placer légèrement à distance pour embrasser tout l’orchestre, faisant vivre la pulsation collective par une battue discrète, incarnant simplement la musique sans chercher à la faire naître. Haitink respire avec les vents pour modeler une transition, dessine un ornement d’une volute de la baguette, détend ses épaules, ses bras, ses poignets dans un ralenti alangui. Et, sans en avoir l'air, sculpte la symphonie à tous les niveaux, de la petite note à la grande architecture.

Si l'œuvre se déploie naturellement, c'est aussi grâce à l'écoute totale, la confiance admirable entre les musiciens. Dans le premier mouvement, le quatuor de flûtes est impressionnant de justesse et de force tranquille, le cor solo brille de mille feux, les fusées d’arpèges colorés jaillissent spontanément dans les bois. Devant une telle plénitude sonore, une telle complicité bienveillante entre le chef et l’orchestre, on se surprend à sourire. Souvent lumineuse, parfois volontairement naïve, empreinte d’un classicisme certain, la Symphonie n° 4 s’y prête. Mais les circonstances et l’interprétation démultiplient l’expressivité de l’ouvrage mahlerien qui se transforme en bonheur à l’état pur, quitte à aplanir les tensions de l’orchestration. Menée par un cor solo au timbre décidément éblouissant, la danse du deuxième mouvement paraît ainsi plus élégante et aimable que grinçante, malgré un violon solo minutieux dans ses interventions ironiques.

S’accordant parfaitement au calme rayonnant de Haitink, le troisième mouvement constitue le sommet de la soirée : formidables d’homogénéité, les archets des violoncelles déploient lentement une mélodie sereine. Toute notion de tempo s’efface devant ce phrasé infini, surnaturel et pourtant si parlant, si tendrement murmuré. Soutenu par un cor admirable de bout en bout, le timbre chaleureux du hautbois solo relaie magnifiquement les cordes. Quand la partition se couvre, l’orchestre reste irréprochable, gronde d’une seule et même voix jusqu’au climax de l’œuvre ; l’investissement des musiciens est alors tel que la contrebasse solo manque d’arracher ses cordes et le timbalier de crever ses peaux. Après de telles émotions, le finale paraît immanquablement plus ordinaire. Avec son timbre d’une belle intensité, la soprano Sally Matthews cherche un difficile équilibre entre interprétation sobre du lied et projection lyrique, mais sa diction reste perfectible et son souffle peine à délivrer souplement les larges intervalles de la partition.

Isabelle Faust © Felix Broede
Isabelle Faust
© Felix Broede

Avant l’entracte, c’est Isabelle Faust qui a partagé le devant de la scène avec Haitink dans le Concerto pour violon de Dvořák. L’archet direct de la violoniste cultive un phrasé naturel, dénué de toute emphase ; voilà qui s’accorde parfaitement avec la direction du maestro dans les deux premiers mouvements. Énonçant un discours brillamment construit et souligné par un vibrato intense, la soliste impressionne dans les nombreux traits virtuoses qui jalonnent le concerto avant de se heurter au caractère du finale. La sècheresse étincelante de son violon sature régulièrement et ses élans nerveux ne sont pas partagés par le maestro, occasionnant de fréquents décalages. En bis, la sensibilité mélodique de Faust et son intonation exceptionnelle font merveille dans la délicate « Malinconia » extraite de la Sonate n° 2 d’Ysaÿe.

Il en faudrait plus pour espérer voler la vedette à Haitink. À l’issue du concert, ce sont bien le troisième mouvement mahlerien et ses émotions fortes qui restent en mémoire ; à l'image de sa mélodie emblématique que le compositeur lui-même qualifiait très justement de « divinement joyeuse et profondément triste, de sorte que vous ne ferez que rire et que pleurer. » Joyeux anniversaire, maestro, et bonne année sabbatique.

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