« Grande composition qui touche à tout, grandeur, finesse, grâce, mystère, profondeur », comme l’écrit Gustavo Gimeno dans le programme de salle, la Symphonie n° 3 de Gustav Mahler est une œuvre dont on ne ressort pas indemne. En témoigne le long et touchant silence observé par le public luxembourgeois en ce vendredi soir, à la fin de cette immense odyssée musicale.

Gustavo Gimeno dirige l'OPL
© Philharmonie / Alfonso Salgueiro

Une heure et demie plus tôt, le directeur musical de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg avait d’emblée pris les choses en main. L’appel des huit cors introductif, qui revient à plusieurs reprises dans le mouvement, sonne massif, les graves prédominant. Lui répondent des cordes incisives qui insistent sur les accents. Tout du long de ce premier mouvement fleuve qui dure à lui seul une bonne demi-heure, le chef et les musiciens emmènent l’auditoire dans un monde sombre, ténébreux et effrayant. Le retour des cors apparaît de manière encore plus dramatique, jusqu’à l’emballement final qui met une claque au public ; nous n'en sommes pourtant qu’au début des péripéties.

Incarnant pour Mahler la nature et les fleurs de la prairie (Blumenstück), le deuxième mouvement tranche avec la noirceur du premier. Attention, Gimeno ne se laisse pas attendrir par le caractère plus bucolique et ne donne aucun répit à ses musiciens. Les différents tempos, qui changent souvent chez Mahler, sonnent tous justes, avec aucun alanguissement possible, ce qui n’interdit pas des transitions toutes naturelles et une habile souplesse dans la gestion des contrastes. Tout comme dans le Scherzando qui suit, Gimeno affiche une solide confiance en lui et permet aux musiciens de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg de briller dans les nombreux solos que leur offre la partition. Se distinguent tout particulièrement le trompettiste qui livre, depuis les coulisses, un bouleversant solo dans ce troisième mouvement plein de tendresse, et les aigus limpides du violon solo Haoxing Liang dans ses innombrables interventions.

Gerhild Romberger
© Philharmonie / Alfonso Salgueiro

La phalange luxembourgeoise est un ensemble un peu particulier : si les formations symphoniques comportent souvent quelques étrangers dans leur rang, l'OPL fait figure de véritable orchestre mondialisé avec ses 98 musiciens venus d’une vingtaine de pays différents. Son excellence artistique est démontrée ce soir dans cette symphonie, par sa capacité à gravir les sommets mahlériens avec une facilité déconcertante. On regrette seulement parfois l’absence, à certains passages, d’une identité sonore plus marquée : le son d’orchestre, propre et sans accroc, tend à lisser le propos mahlérien qui appelle pourtant des timbres plus définis.

Les émotions vont crescendo avec l’entrée de la soliste vocale, l’alto Gerhild Romberger. Sa voix, puissante et grave, happe tout de suite le spectateur, d’autant qu’elle porte une attention toute particulière au texte de Nietzsche. Le hautbois lui répond par un glissement de note qui symbolise un oiseau de nuit, très réaliste et tristement tragique. On est stupéfait de la même manière par l’entrée nette et précise des chœurs d’enfants (Pueri Cantores du Conservatoire de la Ville de Luxembourg) et de femmes (Wiener Singverein), avec une fois de plus une diction parfaite. Alors qu'on restera légèrement déçu par le cosmique sixième mouvement (le maestro semblant trop vouloir garder le contrôle sur une musique qui ne demande qu'à s'émanciper), les chœurs retranscrivent à merveille l’effet angélique souhaité par le compositeur, touchant au plus profond le cœur du spectateur.

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