Il y a plusieurs mois, lorsque le festival de Royaumont a dévoilé sa programmation pour l’édition 2018, le concert de clôture a fait saliver bien des mélomanes. Jugez plutôt : François-Xavier Roth et Les Siècles, invités dans un programme 100% Mahler et 100% inédit (des versions non encore publiées d’œuvres symphoniques), voilà qui en jette. Ajoutez à cela l’inauguration d’un nouveau lieu de concert et vous obtenez la recette du parfait feu d’artifice pour conclure un festival en beauté.

François-Xavier Roth et Les Siècles © Festival de Royaumont
François-Xavier Roth et Les Siècles
© Festival de Royaumont

Le lieu mérite qu’on s’y attarde. La grange monastique de Vaulerent est un édifice médiéval exceptionnel, probablement le plus vaste bâtiment de ce style en Europe. Sur place, on est impressionné : la hauteur des murs, la superficie de la charpente, la largeur entre les énormes piliers laissent le souffle coupé. Mais il y a le reste : en ce début d’automne, l’été indien s’est logiquement éclipsé et le vent froid s’engouffre dans les ouvertures béantes, de part et d’autre de l’édifice. Ce sera donc un véritable concert en plein air. Les spectateurs font contre mauvaise fortune bon cœur et empilent les pulls : voilà qui vous soude un public plus efficacement que tous les préludes du répertoire ! Quid des musiciens ? Eux aussi se réchauffent comme ils peuvent : gilets, doudounes et autres écharpes sont de sortie sous les costumes. Ils affichent cependant des mines moins réjouies. De telles conditions climatiques peuvent avoir des conséquences dramatiques sur les instruments, notamment pour les bois. En cas d’importante variation de température entre l’intérieur (réchauffé par le souffle du musicien) et l’extérieur de l’instrument, celui-ci peut se fendre et être bon pour un long passage sur le billard du luthier. Précisons que Les Siècles jouent sur des instruments d’époque, souvent fragiles, toujours précieux, parfois rares… On comprend sans peine les visages crispés dans les rangs de l’orchestre.

Ces circonstances climatiques et cette tension ont des conséquences logiques sur l’interprétation. Il est alors passionnant de voir comment François-Xavier Roth s’adapte, cherche à favoriser le confort de ses pupitres en rehaussant une nuance, en animant un thème, en ne s’attardant pas sur un point d’orgue. L’entracte entre Todtenfeier (futur premier mouvement de la Symphonie n° 2) et Titan (gigantesque poème symphonique qui deviendra Symphonie n° 1) est supprimé, les saluts écourtés. C’est une question de survie : pas question de laisser les instruments refroidir, il faut arriver au terme du concert sans dommage. On perdra seulement un boyau en route (une corde de violon) ; pas de quoi en faire une Bérézina.

Dans ces conditions, ce ne sont cependant pas de grands Siècles. Seules les cordes graves, avec des contrebasses réparties des deux côtés de la scène, semblent ne pas souffrir et lancent idéalement l’ébouriffant Todtenfeier. Tout ce qui est au-dessus du registre medium peine en revanche à s’exprimer dans cette salle ouverte à tous les vents. Le pupitre des premiers violons cherche vainement une homogénéité dans les passages piano, la petite harmonie consolide comme elle peut une intonation chancelante. Les couacs se multiplient dans les cuivres, la trompette lance des solos crispés. Mais comment en vouloir aux musiciens ? Leurs efforts sont déjà titanesques, leur seule présence mérite une ovation. On se rattrape avec les nombreux tutti, lancés avec un souffle épique, et on savoure les quelques moments de grâce que nous offre le lieu singulier : pendant que l’orchestre mahlerien imite les bruits de la nature, le roucoulement de pigeons nichés dans la charpente offre un contrepoint qui n’aurait sans doute pas déplu au compositeur.

Lorsque retentissent les dernières notes, le soulagement l’emporte cependant sur la satisfaction. Le concert, bien qu’extraordinaire par son cadre et son programme, laisse un arrière-goût amer, une frustration pour les mélomanes comme pour les musiciens. Certes, cette grange au potentiel exceptionnel pourra constituer une salle de concert formidable, une vraie place-forte pour le festival et en-dehors. Tous les espoirs sont permis. Mais avant cela, il faudra à tout prix imaginer des aménagements pour limiter les incidences météorologiques, favoriser l’acoustique… et éviter aux Siècles des sueurs froides qu’ils ne méritent pas.

 

Le voyage de Tristan a été sponsorisé par le Festival de Royaumont.