Fabio Luisi, chef bien connu dans la région lémanique puisqu’il a été directeur artistique de l’Orchestre de la Suisse Romande de 1997 à 2002, proposait, en clôture du Festival de Verbier, rien de moins que la crépusculaire Symphonie n° 2 dite « Résurrection » de Gustav Mahler.

Fabio Luisi dirige le Verbier Festival Orchestra © Diane Deschenaux
Fabio Luisi dirige le Verbier Festival Orchestra
© Diane Deschenaux

Face aux jeunes musiciens du Verbier Festival Orchestra, le maestro donne toute son énergie pour galvaniser ce grand effectif d’orchestre et déployer la fougue nécessaire, notamment au premier mouvement « Allegro maestoso ». Le défi est grand car, comme évoqué pour le concert du mercredi précédent, il existe un déséquilibre entre des vents de haute tenue, des cuivres superbes – notamment les trompettes – et des cordes qui manquent de suavité, de legato et de lyrisme.

Fabio Luisi, avec l’énergie qu’on lui connaît, s’emploie à convoquer la fougue de chacun et à donner du relief aux différents mouvements. Atout complémentaire : deux grands écrans, de part et d’autre de la scène, permettent, grâce à une régie très efficace, de voir en plan rapproché les différents solistes de l’orchestre ainsi que les expressions du chef. Fascinant ! Globalement, le chef travaille les transitions avec bonheur, les ruptures rythmiques (nombreuses chez Mahler) ainsi que les développements dynamiques qui donnent le relief et l’énergie incomparables à cette musique volontiers éruptive. Les coups d’œil fusent, l’attention est portée à son comble.

Le Verbier Festival Orchestra dans la <i>Symphonie n° 2</i> de Mahler © Diane Deschenaux
Le Verbier Festival Orchestra dans la Symphonie n° 2 de Mahler
© Diane Deschenaux

Si le violon solo possède une belle projection, son pupitre reste bien souvent en rade dans les développements dynamiques. La puissance fait défaut, les violoncelles ne quittent pas une nuance medium et un son feutré de toute l’œuvre ; ils ne parviendront pas à rendre l’énergie qui est dévolue à ce moteur de l’orchestre. Heureusement, un pupitre de contrebasses véhémentes contribue à pallier à ces manques.

L’énergie du chef parvient néanmoins à galvaniser les troupes et permet de réchauffer ce Mahler crépusculaire grâce à des cuivres splendides : trompettes scintillantes, trombones royaux, cors alertes ! On sent que cette symphonie exploite leurs capacités et, visiblement, les instrumentistes y prennent du plaisir. On pourra bien sûr regretter quelques dérapages aux cors ou un hautbois parfois faible, mais l’énergie est là, comme en atteste la descente saisissante qui conclut le premier mouvement.

L'« Andante moderato » propose ensuite un beau lyrisme aux cordes, somptueusement assumé par les violoncelles. Certaines phrases manquent d’urgence et de caractère mais globalement le mouvement n’est pas dépourvu d’élégance. Les coups de timbales annoncent le fascinant « In ruhig fliessender Bewegung » pris très (peut-être trop) rapidement… La clarinette galope un brin, la phrase d’altos manque de timbre mais le tout fonctionne jusqu’au climax du mouvement, jaillissement de cuivres et de percussions : le drame monte en puissance et explose en belles vagues successives de manière somptueuse. En fin de mouvement, la belle phrase de trompette se distingue sur un fond d’une harpe délicieuse, offrant un répit crépusculaire salutaire.

Ekaterina Gubanova © Diane Deschenaux
Ekaterina Gubanova
© Diane Deschenaux

Entonné par la voix sombre et riche de la mezzo-soprano Ekaterina Gubanova, entremêlée avec les trompettes et cors, l'« Urlicht » suscite une émotion superbe. Évidemment, la salle n’offre pas à la voix un confort exceptionnel mais l’âme de ce lied passe admirablement bien. Clarinette et violon solos s’emploient à rendre l’esprit délicieusement Mitteleuropa de la musique de Mahler : le mouvement entier est un véritable ravissement.

Le finale énergique marque le retour à l’explosion originelle. Passons sur le choix aberrant d’avoir mis les instrumentistes normalement en coulisses juste à côté de la scène : ce qui devrait sonner « au loin » vient au premier plan dans les oreilles des auditeurs, couvrant l’orchestre sur scène… Sur un appel de la flûte, le chœur Oberwalliser Vokalensemble chante bientôt a cappella de manière superbe la profession de foi de Mahler qui croit en la résurrection. S’envole alors la voix de Golda Schultz au timbre charnu mais malheureusement très engorgé – la soprano manquera d’âme et de ligne vocale. Le retour de la mezzo-soprano permettra un retour à l’émotion.

C'est ensuite au tour du chœur qui, malgré un engagement total, manque de puissance pour ses quelques phrases sublimes, d’un lyrisme poignant. Pour la conclusion de cette symphonie, il est nécessaire d’avoir un chœur lyrique qui puisse étirer les phrases et les porter à leur climax en passant au-dessus de l’orchestre. Ce ne sera malheureusement pas le cas ce soir, même si l'on ressentira l’émotion que peut convoquer un chœur amateur dans cette musique saisissante : « Dans le chaud élan de l’amour, je m’envolerai vers la lumière qu’aucun œil n’a pénétrée ! Je mourrai afin de vivre ! »

À défaut d’une perfection formelle, ce concert magnifique aura offert un supplément d’âme incroyable et la conviction que la relève musicale est là : de tels orchestres de jeunes professionnels sont indispensables à leur formation !

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