Le défilé d’orchestres étrangers dans la capitale ne faiblit pas, et après Berlin, Chicago et Londres, la Philharmonie nous offrait cette semaine Munich : merveilleux Orchestre symphonique de la Radiodiffusion bavaroise, dont la venue annuelle au Théâtre des Champs-Elysées nous avait habitués à un son parfois rêche, et à plus d’un égard aride. Gageons que la Grande salle était à leur goût, on y a trouvé cette fois, hormis le légendaire moelleux des cordes, une scintillance qu’on ne leur connaissait pas.  

Mariss Jansons © Peter Meisel/BRSO
Mariss Jansons
© Peter Meisel/BRSO

Quasiment inconnu en Europe occidentale, Sommer Vladimir est un compositeur qui est parvenu à concilier ses explorations sonores avec une musique très incarnée psychologiquement. Son ouverture d’Antigone nous plonge dans de grandes trames orchestrales d’un grain riche, sur lesquelles brochent la violence des percussions (la grosse caisse, le glockenspiel) et des accents syncopés aux cuivres. Si l’on songe spontanément à l’univers urbain du Metropolis de Fritz Lang, on y trouve également de grandes clairières aux cordes d’un hiératisme évoquant le Messiaen des Offrandes oubliées. Le mythe de Sophocle lui a inspiré une partition ramassée, d’une extrême densité d’écriture, régie par d’immenses respirations. Passés ces flux et reflux d’une âpre violence, le climat se calme enfin sur les notes perlées d’un piccolo en unisson avec le glockenspiel. Même dans une œuvre d’une telle fulgurance, la direction de Mariss Jansons est celle d’un chef épris de son métier. Elle est, à cet égard, on ne peut plus équilibrée : juste mélange de pragmatisme (les départs), de battue pure et de sculpture du son.

Ce soir, il nous offre aussi les Kindertotenlieder,  l’une des rares œuvres où Mahler délaisse d'un bout à l'autre son « grand vacarme » (pour reprendre ses mots) ; gageons que c’est son amour de la voix qui l’a fait se dépouiller ainsi. À la place de Waltraud Meier annoncée, Gerhild Romberger, une artiste que sa réputation précède : Haitink l’a choisie dans ses Mahler, rôles dans lesquels elle s’est peu à peu spécialisée (on la retrouve dans des 2ème, 3ème et 8ème symphonies, mais aussi dans le Chant de la Terre). Quant à l’orchestre, il est évidemment dans son répertoire, et s’y retrouve comme phalange de référence.

Mariss Jansons applaudissant Gerhild Romberger © Peter Meisel/BRSO
Mariss Jansons applaudissant Gerhild Romberger
© Peter Meisel/BRSO

Le premier lied affirme d’emblée son affinité profonde pour le langage mahlérien, la contralto y apaisant avec des profondeurs de gorge les pincements anxieux du hautbois de Stefan Schilli (d’une expressivité à fleur de peau, comme toujours chez lui). Particulièrement attentif, Jansons amortit efficacement les tutti (« par ce temps, par cette averse », n°5) afin de ne pas comprimer la voix de Romberger, dont la projection peut très vite chuter dans les graves (premières mesures du n°3) ou fatiguer dans les aigus (n°4). Élimant les contrastes aux cordes, il fait son miel d’une petite harmonie dont l’éloquence et la cohésion chambristes servent admirablement une optique unificatrice ; et cela, sans que le détail perde en raffinement  – quelle perfection dans ces sonorités d’orgue, obtenus par interférence du pupitre de clarinettes ! Si Jansons est un grand chef, c’est parce qu’il a tiré sa manière de faire de cette contradiction ; dans sa direction la vigueur du détail et l’élan global, au lieu de se combattre, vivent l’un dans l’autre. La sensualité n’est pas donnée arbitraire mais sert à donner un élan. Jamais chez lui la courbe ne porte atteinte à la direction.

Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks © Peter Meisel/BRSO
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks
© Peter Meisel/BRSO

Considéré par certains chefs (dont notablement Svetlanov) comme le chef-d’œuvre de Rachmaninov, les Danses Symphoniques sont pourtant une œuvre dangereuse à interpréter, le sentimentalisme y étant devenu monnaie courante. Mais la couleur qu’en donnent les musiciens de la Radio Bavaroise est toute autre : violons et percussions puisent dans des forces saines leur rebond ainsi qu'une belle projection. Respectant un tempo fluide et plutôt allant, Jansons allège considérablement les coups de boutoir qui rythment la ligne de chant confiée aux bois – soit le contraire du climat martial qu’y mettait encore dernièrement Gergiev avec le LSO. Plus frappants encore sont ces legato, ces contours fugitifs, parfois presque viennois. La texture générale est aérée et l’orchestre s’autorise de larges respirations, unifiées comme si elles venaient d’un seul chanteur. Encore une fois, rien n’est laissé au hasard : chez Jansons, chaque chose a son sens et rien n’est jamais purement décoratif.

Au terme du concert, Jansons nous a offert encore un moment musical, le troisième de Schubert, et les dernières mesures du Mandarin. Avec ce retour foudroyant au motorisme initial (Antigone), la boucle était bouclée.