Son nom est sur toutes les lèvres en ce début de saison : pour son premier programme d'envergure en cette rentrée, Klaus Mäkelä a choisi de se confronter au Titan. Une rencontre avec la Première symphonie de Mahler où le festin sonore annoncé s'efface devant une lecture analytique, précise et minutieuse, façon restaurant gastronomique. Avec, en première partie, la création française de Spira de la Coréenne Unsuk Chin, et la voix solaire de Lise Davidsen dans l’Op.27 de Richard Strauss.

Klaus Mäkelä à la Philharmonie
© Mathias Benguigui / Pasco and Co

Avec Spira, Unsuk Chin cherche à s’inscrire, après Bartók ou Lutoslawski, dans la grande généalogie du Concerto pour orchestre. La compositrice avoue travailler les timbres et les textures ; pourtant, l’œuvre semble bien s’articuler autour d’éléments motiviques ayant valeur thématique. On reconnaît çà et là intervalles-clés ou cellules rythmiques, qui structurent la partition dans un geste très beethovénien, et si les couleurs et les timbres sont d’une importance prépondérante, ils ne sont essentiels à l’œuvre que dans un second temps, comme un sculpteur qui, après avoir modelé son oeuvre, y appliquerait une couche de peinture. Qu’importe ! La pièce est remarquable de dramaturgie, et elle est empreinte d’une poésie violente et pleine de sensibilité : ferions-nous fausse route en la rapprochant des grands poèmes symphoniques straussiens, l’Alpensinfonie et sa fameuse tempête en particulier ?

Lise Davidsen, l'Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä
© Mathias Benguigui / Pasco and Co

Mais voilà que Lise Davidsen entre en scène. Une diction presque impeccable, un parler dramatique qui relève plus de la psalmodie que de la mélodie, et un vibrato d’une intensité parfaite, contenu et secrètement enflammé sans se perdre dans une amplitude trop large : dans le très opératique Ruhe, meine Seele, le ton est donné. Impression qui se confirme dans Cäcilie, où la maîtrise de l’artiste nous fait oublier un Orchestre de Paris pas toujours alerte. « S’élever, porté par la lumière, vers des hauteurs bénies » : le texte de Hart semble fort à-propos, alors que Lise Davidsen s’offre une attaque piano des plus délectables sur « Höhen » (« les hauteurs »). Dans Heimliche Aufforderung, on se laisse surprendre par l’extraordinaire intelligence de la soliste : il est bien rare de se retrouver en face d’une artiste avec une telle compréhension de l’acoustique que le son est projeté exactement dans la bonne direction, assurant la meilleure réverbération possible. L’Orchestre de Paris, qui assume son rôle de grand orchestre straussien, ne la couvre jamais. Dans Morgen, les yeux de tous sont rivés sur le violon d’Elise Båtnes, violon solo du Philharmonique d’Oslo, l’autre orchestre du chef Klaus Mäkelä. La maîtrise est impériale et le public semble conquis. Qu’il nous soit tout de même permis de trouver le vibrato un peu nerveux, la projection pas toujours idéale et le phrasé pas assez conduit. Il manque peut-être, finalement, cette sensualité timide et discrète, propre au Richard Strauss des jeunes années, pour faire glisser l’œuvre sur un calme océan de sensibilité.

Klaus Mäkelä dirige l'Orchestre de Paris
© Mathias Benguigui / Pasco and Co

Après l’entracte, voilà donc la fameuse Première de Mahler ! Le Titan de Mäkelä est un colosse d’acier découpé au laser : pas de pathos ni de mélancolie, la vision est celle, presque boulézienne, d’un amoureux de la grande forme et de la parfaite superposition des timbres. Les phrases sont longues et soutenues, comme si, pour reprendre les mots du chef Gábor Takács-Nagy, l’œuvre entière était une levée vers sa dernière note. C’est particulièrement perceptible dans le mouvement lent, où l’on peut également apprécier les qualités d’architecte de Mäkelä : les plans sonores sont clairement définis, les effets de focus sur tel ou tel timbre superbement maîtrisés. Mais alors, que peut-on reprocher à cette Première ? Peut-être des attaques un peu brouillonnes, un certain manque d’unité, parfois, dans les pupitres de cordes (les plus tatillons auront remarqué les deux ou trois violonistes caracolant sur leur corde de la, alors que Mahler a indiqué qu’il devait être joué sur la corde de sol !), et un premier mouvement mal digéré, à la forme étonnamment peu lisible.

Klaus Mäkelä, pour l’Orchestre de Paris, pourrait bien avoir l’effet d’une cure de jouvence : on se régale d’avance en imaginant, dans quelques années, la phalange parisienne plus précise, plus alerte et mieux structurée. La Première de Mäkelä convainc par la radicalité de son propos. Et si on s’impatiente de voir comment le jeune chef affrontera des œuvres où la perfection du propos formel ne suffit plus, force est de constater qu’il a su nous prouver ce soir qu’une autre Première de Mahler était possible : celle où la forme seule, pour reprendre les propos de Paul Valéry, « ordonne et survit ».

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