Infatigable Alexandre Bloch ! Alors qu’il vient d'enchaîner à tour de bras l’immense Symphonie n° 3 de Gustav Mahler, le jeune chef d’orchestre rythme des saluts frénétiques, tirant la soliste par la main, invitant les chefs des chœurs à faire lever leurs troupes, saluant son Orchestre National de Lille pupitre par pupitre, sortant de scène d’un pas vif, revenant quelques secondes plus tard avec le même entrain. Un peu plus tard, il prendra longuement le temps de répondre aux questions du public en bord de scène : « Vous devez être plein d’endorphines ? » – « Oui, je ne suis pas près de me coucher ! »

Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille dans la <i>Symphonie n° 3</i> de Mahler © Ugo Ponte / Orchestre National de Lille
Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille dans la Symphonie n° 3 de Mahler
© Ugo Ponte / Orchestre National de Lille

Mahler, c’est du sport. Sorte de Dudamel à la française, Bloch soigne sa battue, veille à l’équilibre formel et dynamique de l’architecture symphonique mais ajoute un sens de l’effort physique hors du commun. Il conclura le gigantesque premier mouvement – plus d’une demi-heure de musique ininterrompue – en explosant littéralement sur le podium, menant une accélération frénétique à la façon d’un Gaulois dopé à la potion magique. Ainsi dirigé, l’Orchestre National de Lille délivre admirablement la large palette d’émotions de l’ouvrage, de l’excitation la plus intense aux murmures habités du finale. Quant aux chœurs, ils n’ont pas d’autre choix que de se surpasser : dans le cinquième mouvement, les timbres clairs du Chœur maîtrisien de Wasquehal répondent joliment aux sopranos aériennes du Philharmonia Chorus.

Mais la force de Bloch n’est pas tant physique que mentale. Le maestro n’hésite jamais une seule seconde, déployant une direction chirurgicale : les moindres gestes sont étudiés, les moindres intentions sont précisées, jusque dans les inflexions du premier solo de violon que bien des chefs n’osent pas conduire. Pendant tout le premier mouvement, la battue montre une froide détermination, dans les mesures les plus décharnées comme dans les fortissimo les plus tonitruants. La marche militaire n’en est que plus marquante, émergeant du fond de l’orchestre avec un rythme glaçant. Cette direction sans concession offre paradoxalement un vrai confort de jeu pour les musiciens, le geste infaillible détendant les archets, libérant les vents. L’Orchestre National de Lille révèle alors sa force collective : cuivres épais à la sonorité éclatante, bois idéalement homogènes, contrebasses solides malgré leur position délicate en fond de scène.

Actuellement entre deux âges – les concours de recrutement se succèdent aux postes-clés où arrivent depuis quelques années de jeunes musiciens prometteurs –, la phalange lilloise montre cependant quelques limites. Les (difficiles) solos de cuivres sont régulièrement émaillés de scories et la pâte sonore des cordes reste désunie. Guidés par un soliste peu investi, les premiers violons montrent plus d’une fois des archets désynchronisés et les articulations du discours se marchent parfois sur les pieds. Les satisfactions sont cependant plus nombreuses que les réserves : le timbalier solo rend notamment une prestation exceptionnelle de bout en bout, variant les textures au gré d’un subtil choix de baguettes, portant l’orchestre à bout de bras ou l’assommant par surprise selon la dramaturgie mahlerienne, toujours avec une même justesse rythmique.

La <i>Symphonie n° 3</i> de Mahler au Nouveau Siècle © Ugo Ponte / Orchestre National de Lille
La Symphonie n° 3 de Mahler au Nouveau Siècle
© Ugo Ponte / Orchestre National de Lille

Si Alexandre Bloch s’avère un formidable dompteur d’orchestre, sa direction extravertie trouve moins naturellement le juste geste dans le recueillement des quatrième et sixième mouvements. Dans le fameux « O Mensch », la mezzo-soprano Christianne Stotijn fait montre d’une belle élocution mais déploie un timbre peu intense ; son vibrato excessivement ample nuit à la pureté de la ligne mélodique. Dans le somptueux finale, le tendre choral des cordes trouve des couleurs intéressantes et le maestro conduit souplement le phrasé ; mais la battue intranquille de Bloch disperse très tôt ces pages mystiques en musique hymnique. On finit plus abasourdi qu’ému par un tel déchaînement sonore.

Outre le premier mouvement, on se souviendra donc plus volontiers des pages moins grandioses : le deuxième mouvement fait un menuet idéalement balancé, avant l’admirable ballet de timbres crus du scherzo (3e mouvement). À l’heure où le corpus mahlerien fait véritablement office d’étalon pour les chefs et les orchestres, force est de constater que l’Orchestre National de Lille mérite sa place dans la cour des grands. Quant à son maestro, quelques semaines après les émouvants saluts de Bernard Haitink sur la Symphonie n° 4, il montre que des lendemains radieux sont à prévoir pour les amateurs de Mahler.

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