Valery Gergiev est un adepte des projets colossaux et ce n’est pas la Philharmonie de Paris qui s’en plaindra : après son Ring de concert bouclé en deux week-ends l’an passé, le maestro russe est de retour Porte de Pantin pour un copieux week-end Mahler avec ses Münchner Philharmoniker. Au programme de l’orgie symphonique : la Symphonie n° 4 et Das Lied von der Erde (Le Chant de la terre) samedi, la Symphonie n° 8 « des Mille » dimanche. Un tel menu ne pouvait que susciter l’appétit… et inquiéter les fins gourmets : n’y aurait-il pas un risque d’indigestion, tant du côté des spectateurs que de celui des interprètes ?

Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris © Julien Mignot
Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris
© Julien Mignot

Dans un premier temps, la question ne se pose pas. On admire la clarté des Münchner Philharmoniker dans la Symphonie n° 4, l’implication de ses cordes – quels premiers violons, où le son semble jaillir des derniers pupitres ! –, la pâte souple et homogène de l’ensemble. On savoure la disposition singulière de l’orchestre : placés à jardin dans la plupart des cas, les cors sont ici à cour, juste derrière les altos. L’orientation de leurs pavillons vers le cœur de l’orchestre leur permet de baigner le centre de la scène, remplissant pleinement leur fonction de ciment symphonique – ô combien important chez Mahler. La prestation éblouissante de Matías Piñeira contribue à mettre en avant son pupitre : rarement cor solo aura allié à ce point largeur du timbre et panache des interventions, avec une appréciable netteté d’articulation.

À la baguette, Gergiev tremblote comme il en a l’habitude, réservant ses rares inflexions à des changements de volume ou de tempo. Cette direction minimaliste rehausse les contrastes de la symphonie : les musiciens munichois embrayent au quart de tour, changent d’allure sans transition, assument des fortissimo taillés au cordeau. La Symphonie n° 4 apparaît ainsi vêtue du classicisme le plus net, dans une bonne humeur très haydnienne. Les bois n’abandonnent jamais leur élégance, même dans les accents ironiques de l’ouvrage (timbres forcés, appuis impertinents), refusant de tomber dans le grotesque cultivé par bien des interprétations. Seul le truculent Konzertmeister, avec son vibrato éléphantesque, pousse génialement son violon jusqu’à la caricature dans le deuxième mouvement… quitte à jouer les intrus dans une partition tirée à quatre épingles.

Le quatrième mouvement marque l’arrivée du premier sommet du week-end : la soprano Genia Kühmeier ajoute son timbre ardent à l’orchestre dans « Das himmlische Leben » (« La vie céleste »). Les cieux sont atteints sans encombre : aigus rayonnants, phrasé idéal, le tout ponctué par un orchestre efficace… Si l’agilité perfectible de la chanteuse occasionne parfois quelques légers décalages, on aurait tort de faire la fine bouche devant cette symphonie majuscule.

Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris © Julien Mignot
Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris
© Julien Mignot

Tout se gâte étonnamment dans Le Chant de la terre, après l’entracte. Alourdi par des cuivres désormais en nombre, l’équilibre de l’orchestre bascule ; dès les premières notes, trompettes, trombones et premiers violons peinent à trouver un terrain d’entente. L’entrée du ténor ajoute à la confusion. S’il compense un timbre étroit par une projection admirable, Simon O’Neill ne semble pas se soucier de la battue de Gergiev, prenant fréquemment un temps d’avance. À sa décharge, les tempos du chef russe ne sont pas des plus allants, privilégiant le pesante à l’allegro ; le maestro tend en outre à se réfugier dans sa partition au lieu de renforcer sa mesure – ce qu’il fera le lendemain. Les mouvements suivants montrent bien que le chanteur n’est pas à son aise : à l’ultime ritournelle du Trinklied (mouvement I), commencée dans une étrange voix de tête, s’ajoutent des aigus forcés et une intonation instable dans les autres lieder (III, V) où la brouille avec l’orchestre est constante.

Ce malaise n’est pas isolé : alors que l’alto Claudia Mahnke déploie dans ses lieder (II, IV) une aisance vocale admirable, rehaussant son phrasé noble d’un doux vibrato, les décalages se poursuivent avec des violons méconnaissables. Les accélérations désordonnées du quatrième mouvement laissent la chanteuse sur place ; alors que s’annonce le deuxième sommet du week-end (« Der Abschied » – « L’Adieu »), ce Chant de la terre paraît creuser sa tombe.

Fort heureusement, le dernier lied marque le bon rétablissement de l’ensemble : encourageant les graves, Gergiev appuie les contrastes de cette page aux reflets sombres. Le contrepoint déchiqueté facilite l’écoute collective après des mouvements copieux et les solistes en profitent pour se distinguer : hautbois et flûte se passent somptueusement le relais, le premier confiant son chant intense au timbre diaphane du second. Si Claudia Mahnke dessine un phrasé ample, on s’étonne que la chanteuse ne prenne aucun risque de nuance dans une Philharmonie qui flatte les plus infimes pianissimo. Son puissant « Adieu » s’avère trop lyrique pour émouvoir. Pourtant, Gergiev ménageait consciencieusement ses troupes dans des nuances minimales. Le premier concert du diptyque s'achève sur un singulier paradoxe : au milieu du festin mahlerien, les amateurs de lieder sont restés sur leur faim.

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