Les archets sont suspendus, les bras d’Alexandre Bloch retombent très lentement, et c’est un long et vrai silence collectif d’une trentaine de secondes qui vient conclure ce cycle Mahler entamé presque un an plus tôt par l’Orchestre National de Lille. Silence rare, mais qui vient prolonger de la plus belle des manières une interprétation sensible et tragique de la Symphonie nº 9 de Gustav Mahler.

Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille © Ugo Ponte / onl
Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille
© Ugo Ponte / onl

Mahler place les mouvements lents au début et à la fin de son œuvre, l'ouvrant et la refermant dans le silence, sans doute celui de la mort pour le compositeur qui se sait gravement malade. Par un geste cyclique et métaphorique, cette symphonie est empreinte d’une émotion bien particulière. La harpe et les cors égrènent dans une nuance douce et feutrée les deux notes du motif initial qui reviendront dans les différents pupitres tout le long du premier mouvement, avant que les violons ne renchérissent avec une mélodie prise dans un tempo extrêmement retenu. Bloch étire au maximum le temps, conférant dès le départ une couleur particulièrement dramatique à la symphonie. Il est aidé par la violon solo Ayako Tanaka qui n’hésite pas à employer un vibrato soutenu pour mettre en exergue une vision très romantique de l'ouvrage.

Bloch apporte aussi la clarté et la transparence qu’on lui connaît : les musiciens détachent suffisamment les notes pour que chaque élément transparaisse avec netteté. Aussi, le chef s’appuie sur des timbales puissantes et sonores, et certains passages plus animés font entendre un esprit conquérant, parfois même belliqueux, les musiciens semblant se battre contre cette musique prenante. Le flûtiste solo Clément Dufour donne l’impression de lutter contre le cor à la fin du mouvement, dans un impossible combat contre le temps et la mort qui approche.

L'Orchestre National de Lille joue la <i>Symphonie n° 9</i> de Gustav Mahler © Ugo Ponte / onl
L'Orchestre National de Lille joue la Symphonie n° 9 de Gustav Mahler
© Ugo Ponte / onl

L’autre mouvement lent, un des plus déchirants des symphonies de Mahler, constitue un adieu bouleversant au monde terrestre. D’une grande amplitude sonore, les cordes de l’Orchestre National de Lille montrent ici toute leur homogénéité et leur cohérence sonore, tel un pupitre de violoncelles d’une chaleur envoûtante. Dans un parti pris là encore très dramatique, Bloch appuie chaque note, lui donne une profondeur sans jamais tomber dans un pathos larmoyant. D’un geste ample mais retenu, il parvient à maintenir un niveau de tension extrême tout le long du mouvement, laissant le spectateur en haleine devant des vagues sonores qui n’aboutissent pas. Maître dans la gestion de l’ascenseur émotionnel, Bloch parvient à faire émerger d’une manière fascinante l’élément essentiel du mouvement, le silence, qui s’installe petit à petit dans un délitement savamment guidé, et qui vient envelopper tout le Nouveau Siècle jusqu’à la dernière note.

Les mouvements centraux font valoir d’autres qualités d’interprétation. Le maestro met intelligemment en lumière les trois danses qui composent le deuxième mouvement, dans des contrastes appuyés. Le premier Ländler est pris dans un tempo modéré, où les altos et les violons font valoir dans leur accompagnement une sonorité franche et âpre presque désagréable ; la valse centrale est elle beaucoup plus rapide, lancée dans un tranchant rythmique implacable. Le contraste est d’autant plus saisissant avec le dernier Ländler qui revient dans un caractère associant une douce sérénité et une innocence détachée de toute contrainte matérielle, dont les mélanges de sonorité parfois extravagants sont les témoins.

Alexandre Bloch dirige la <i>Symphonie n° 9</i> de Gustav Mahler © Ugo Ponte / onl
Alexandre Bloch dirige la Symphonie n° 9 de Gustav Mahler
© Ugo Ponte / onl

Le « Rondo-Burleske » montre peut-être certaines limites de l’exercice, tant au niveau de la direction que de l’orchestre. Si l’on retrouve le même souci du détail, la même transparence que dans les mouvements précédents, celle-ci peut se transformer en froideur inexpressive. Dans ce troisième mouvement, Bloch garde l’énergie mais perd le sentiment d’urgence qui prévalait jusqu’ici. Dans l’orchestre, les musiciens semblent un peu déroutés : la diversité des nuances n’est pas aussi large qu’auparavant, l'ensemble restant globalement trop fort sur la durée du mouvement, ce qui a pour effet par exemple d’effacer complètement les violoncelles.

Mais ces menues réserves ne doivent pas occulter le travail titanesque établi par Bloch, qui a réussi à mener avec brio et détermination son orchestre à des sommets durant ce cycle Mahler. Celui-ci se clôture par un magnifique adieu au public lillois : avant de partir, le chef prend la parole pour dire en substance le bonheur et la plénitude qu’il a atteint avec ces neuf symphonies ; il va sans dire que l’Orchestre National de Lille sort renforcé de cette belle odyssée.

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