Un orgue à pleins tubes, des cuivres rutilants, des chœurs survitaminés : ainsi commence la Symphonie n° 8 « des Mille », ultime sommet d’un week-end 100% Mahler à la Philharmonie de Paris. En ce dimanche après-midi, l’effectif orchestral et vocal est bien loin du millier d’exécutants sollicités le jour de la création de l’ouvrage, un siècle plus tôt, mais cela n’empêche pas le concert d’être hautement spectaculaire. Le seul mouvement de deux cents choristes se levant comme un seul homme avant de donner des cordes vocales suffit à couper le souffle. Le plateau orchestral est tout aussi fascinant, grouillant d’une armada exceptionnelle. On savoure l’image rare de quatre hautbois brandissant leur pavillon dans un tutti ; un peu plus loin, l’éclat de trois paires de cymbales fracassées simultanément achève d’éblouir l’auditoire.

Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris © Julien Mignot
Valery Gergiev dirige les Münchner Philharmoniker à la Philharmonie de Paris
© Julien Mignot

Le concert inégal de la veille laissait pourtant craindre le pire : qu’allait donner la direction minimaliste de Valery Gergiev à la tête de ce poids lourd mahlerien ? Aux grands maux les grands remèdes : le chef démultiplie sa battue habituellement confidentielle, balaie une mesure large, va jusqu’à bondir sur scène pour marquer de tout son poids un sommet expressif. Il fallait donc « les Mille » pour faire sortir Gergiev de ses gonds ! Cette inhabituelle débauche d’énergie ne suffit pas toujours face à la complexité de la partition : en première partie, le maestro fait ce qu’il peut pour démêler le contrepoint fourni du « Veni, creator spiritus » mais sa gestique dispersée rend confus les fréquents changements de mesure. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, son souci de maîtrise et de clarté provoque un autre effet : Gergiev trace une route décidée dans cette scène inspirée de Faust, unifiant le drame symphonique… au risque d’en émousser les aspérités. Si on savoure l’ancrage du tempo et la clarté de l’orchestration au début du mouvement, on regrette un peu plus loin que cette architecture solide prime sur les embardées spontanées de la partition.

L’interprétation n’en reste pas moins admirable sur bien des plans. Les trois chœurs, les solistes et l’orchestre témoignent de la même implication et de la même justesse, délivrant un ensemble constant dans l’excellence. L’association de l’Orfeón Donostiarra avec le Philharmonischer Chor de Munich produit notamment des étincelles, les choristes des deux formations se répondant avec la même puissance et la même clarté d’élocution. Réunis, ils donnent à entendre une seule voix, tonitruante et surnaturelle. Si le chœur d’enfants de la cathédrale d’Augsburg paraît en retrait, peinant parfois à se conformer aux changements brusques de tempo ou de nuance, jamais les choristes ne donneront l’impression de peiner face à l’effectif orchestral.

Sur scène, les Münchner Philharmoniker sont exemplaires, chaque pupitre cherchant la cohésion avant toute chose. La rondeur des cuivres apporte plénitude et majesté au son de l’orchestre. Les huit cors se joignent aux contrebasses pour constituer le socle indéboulonnable de l’édifice symphonique. À la surface, les violons mènent l’ensemble avec une souplesse de phrasé idéale, guidés par Lorenz Nasturica-Herschcowici, Konzertmeister inspiré dans ses solos délicats.

À l’arrière de la scène, la batterie de chanteurs solistes est là encore remarquable d’homogénéité, notamment concernant les voix de femmes : uniformisant les vibratos, leur quatuor vocal se montre si soudé qu’il est parfois difficile de distinguer qui chante, les deux sopranos se passant le relais dans des suraigus intenses et aériens. Par la chaleur de son timbre, la puissance de son registre médium et le rayonnement de son vibrato, le baryton Michael Nagy n’est pas en reste, quitte à éclipser Evgeny Nikitin, basse peu à son aise dans les grands intervalles qui sillonnent sa partition, et Simon O’Neill, vaillant ténor aux aigus poussifs. La soirée atteint son apogée avec l’apparition d’une soprano séraphique dans les hauteurs de la Philharmonie. Le gigantesque ouvrage en arrive à sa conclusion bienheureuse : « L’inaccessible, ici, n’est plus hors d’atteinte », chantent les chœurs d'une seule voix. On ne saurait mieux dire.

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