La production du Maître Péronilla de Jacques Offenbach au Théâtre des Champs-Élysées ouvrait les festivités d’un « mois Offenbach », puisque l'on célèbrera en juin le bicentenaire de la naissance du compositeur. Elle marquait également l'ouverture de la septième édition du festival Palazzetto Bru Zane à Paris. Composé seulement deux ans avant la mort du compositeur, cet opéra bouffe aux accents d'opéra comique était présenté en version de concert. La toile de fond de cette rocambolesque espagnolade n'est pas sans rappeler celle de La Périchole ou des Brigands. À la suite d'un imbroglio, Manoëla se retrouve aux prises avec deux maris : le jeune Alvarès – épousé devant le curé – qu'elle aime et le vieux don Guardona – épousé devant le notaire – qu'elle exècre. Il faudra tout le talent oratoire de son père, Maître Péronilla, chocolatier et avocat à ses heures perdues, pour la tirer hors de ce mauvais pas et la sauver de l'accusation de bigamie. La partition et le livret d'Offenbach requièrent un nombre impressionnant de solistes : pas moins d'une petite vingtaine de personnages aux tessitures variées se donnent la réplique. Le plateau lyrique concocté pour l'occasion était de haut vol, comprenant Véronique Gens dans le rôle de la tante Léona, Anaïs Constans en Manoëla et Éric Huchet en Maître Péronilla, pour ne citer qu'eux.

Véronique Gens © Franck Juery
Véronique Gens
© Franck Juery

Véronique Gens s'empare avec beaucoup d'humour du rôle de la vieille tante espagnole jalouse de sa nièce. Malgré quelques aigus parfois un peu instables, la chanteuse déploie une tessiture ample et une élocution à toute épreuve, qui lui permettent d'interpréter avec beaucoup d'expressivité la « Ballade de la belle Espagnole ». Anaïs Constans campe une Manoëla aux aigus volubiles et ardents ; Antoinette Dennefeld un Frimouskino spirituel et virtuose, notamment dans le difficile rondeau « Je cours, je vais, je vole », particulièrement réussi. Chantal Santon-Jeffery semble d'abord un peu en retrait dans le rôle du second mari, le maître de musique Alvarès, mais sa voix s'affirme au fur et à mesure de la représentation : la romance est touchante de sobriété ; la fameuse « Malagueña », entraînante. Tassis Christoyannis endosse quant à lui le rôle du soldat Ripardos. Le timbre chaud du baryton domine le plateau vocal avec un noble panache mais peine toutefois à faire ressortir le caractère d'un personnage dont les répliques regorgent de comique troupier.

Éric Huchet © Aude Boissaye
Éric Huchet
© Aude Boissaye

Enfin, Éric Huchet brille dans le rôle-titre. Les « Couplets du chocolat » de Maître Péronilla, chantés sur un attendrissant air de romance, sont magistralement interprétés. Faisant moduler avec aisance sa voix dans les nuances piano, le chanteur sait rendre avec justesse toute la subtilité de cet air en demi-teinte, se plaçant ainsi dans la lignée de Daubray, créateur du rôle en 1878 et dont la spécialité comique était précisément le chuchotement. Non content de démontrer ses qualités de chanteur, Huchet se révèle par ailleurs un excellent comédien dont la verve comique se dévoile dans les répliques parlées, qualité non négligeable dans un opéra proposé en version de concert.

Le nombre très important de rôles solistes a cependant pour conséquence que la plupart des chanteurs n'ont que de très courts airs, voire aucun dans certains cas, ce qui est bien dommage compte tenu de l'excellence des seconds rôles. La trop brève intervention de Patrick Kabongo et de Loïc Félix dans le « Duo des frères Vélasquez » est à la fois désopilante et particulièrement bien réalisée ; François Piolino et Matthieu Lécroart n'ont que des rôles parlés – dont ils s'acquittent cependant avec un véritable talent de comédien.

La direction très assurée de Markus Poschner suggère une grande maîtrise de la partition. Au sein de l'Orchestre National de France, les pupitres de cordes se distinguent particulièrement : pizzicati spirituels, élans lyriques enlevés, cohésion des instrumentistes et précision des entrées. On peut regretter toutefois que ces indéniables qualités soient le pendant d'une interprétation trop policée par moments, notamment dans l'ouverture où tous les thèmes se détachent avec une précision quasi-chirurgicale. On aurait aimé que la direction donne à entendre sans retenue ce vent de folie et cette légèreté enlevée qui fait le charme désarmant de la musique d'Offenbach. Le Chœur de Radio France, préparé par Marc Korovitch, se charge cependant bien souvent de faire oublier ce travers. L'élocution sans faille et l'entrain des choristes soutiennent l'ensemble avec dynamisme.

C'est en somme avec beaucoup de plaisir qu'on assiste à l'exhumation de ce pétillant – et trop rare – Maître Péronilla, dans une production qui connaîtra à n’en pas douter un beau prolongement au disque !

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