La Philharmonie affiche salle comble pour ces deux concerts de l’Orchestre de Paris dirigé par Manfred Honeck, avec en soliste le violoniste israélo-américain Gil Shaham. Qu’il soit venu pour le soliste, pour le chef, pour le Concerto de Tchaïkovski, ou encore pour le Concerto pour orchestre de Lutosławski, le public a assurément bon goût, et ne s’y détrompera pas : voici autant de raisons qui feront de cette soirée un concert exceptionnel.

Manfred Honeck © Felix Broede
Manfred Honeck
© Felix Broede

Le concerto pour orchestre de Lutosławski a fière allure sous la baguette de Manfred Honeck. Précision rythmique, richesse des textures, énergie contenue dans une expression folklorique qui n’est jamais qu’imaginaire, s’inspirant de l’esprit sans le prendre à la lettre. La partition laisse la place belle aux interventions des solistes de l’orchestre, que le chef sait mettre en valeur sans rompre la continuité du flux orchestral. Sur la battue obstinée des timbales, les instruments entrent petit à petit en des motifs rythmiques caractéristiques du folklore de Mazovie, région autour de Varsovie. Des accents viennent souligner l’âpreté des formes, avec cette fermeté rustique pleine de fierté. C’est une musique de caractères, dont le tableau bigarré est le fruit d’une rare maîtrise de l’écriture orchestrale, qui est redevable en partie à Bartók. D’une virtuosité motorique et implacable aux ondulations souples et feutrées en passant par le gigantisme des cuivres, l’orchestre déploie avec brio sa palette de timbres et de sonorités. Le capriccio notturno est fuyant, interprété dans une nuance imperturbablement pianissimo. Cette exigence de nuance et de tempo, indiquée par Lutosławski sur la partition, est sans doute pris trop à la lettre par Manfred Honeck, en cela qu’elle muselle la mise en relief de motifs et d’éléments qui mériteraient une plus grande hiérarchisation. C’est un choix d’interprétation tout à fait défendable, mais qui peut laisser l’auditeur sur sa faim. Le troisième mouvement met tout le monde d’accord par la précision de la direction et une gestion excellente des dynamiques.

Gil Shaham © Luke Ratray
Gil Shaham
© Luke Ratray

L’arrivée de Gil Shaham sur scène, avant même le signe de départ du chef, est en-soi un moment inoubliable, grâce à ce sourire généreux que le violoniste arbore, qui tout du long ne le quittera pas. Sourire rayonnant, qui lui donne une mine à la fois hébétée et ébahie, égarée et émerveillée. Rarement on aura vu un artiste montrer tant de bonheur à être sur scène. Dans le Concerto de Tchaïkovski, le violoniste cherche de la complicité dans les personnes du chef et du premier violon, s’approche d’eux comme pour leur faire une confidence… et ça marche ! La complicité est fusionnelle, l’écoute mutuelle évidente. Gil Shaham prend des risques dans son interprétation, beaucoup de risques, et les assume avec un panache qui est assurément l’apanage des grands artistes. Grande clarté du son, netteté des attaques, gestion des dynamiques. Le violoniste ne fait pas dans la demi-mesure, avec à la fin de l’Allegro Moderato une cadence viscérale et ébouriffante, quitte à mettre de la fureur d’archet dans l’attaque, là où d’autres violonistes prennent plus de précautions. On croirait voir sur scène un diable démiurge qui sourit aux anges ! La Canzonetta est pleine d’une délicatesse toute contenue, tant de la part du soliste que de l’orchestre, où les pupitres des bois excellent, avec ce qu’il faut pour émouvoir aux larmes sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Dans l’Allegro vivacissimo, Gil Shaham, tout en gardant une précision et une aisance redoutables, prend un tempo vertigineux, qui pousse l’orchestre à ses limites. L’interprétation est de très haute volée, et Gil Shaham s’affirme comme l’un des meilleurs violonistes du moment. Dans le public les bravos fusent, et rarement l’ovation est si unanime.

Le concert se termine la Fantaisie sur l’opéra Rusalka de Dvořák, sur une conception de Manfred Honeck et une orchestration de Tomas Ille. Les principaux thèmes de l’opéra y sont présents, dont le fameux air à la lune, joué par le premier violon Philippe Aïche. L'orchestration et l'agencement des parties confèrent à cette suite une grande cohérence.

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