L'écrin de verre de la Fondation Vuitton ouvre ce soir son antre pour nous laisser découvrir le jeune pianiste japonais Mao Fujita. À 20 ans, il jouit déjà d’une attention internationale depuis son premier prix accompagné de trois récompenses, l'an dernier au 27e Concours International de Piano Clara Haskil.

Pour cette grande première parisienne, c'est un choix de programme exigeant qu'il nous propose : une première partie lisztienne avec deux extraits des Années de pèlerinage suivis de deux Rhapsodies hongroises, une seconde partie russe avec la Sonate-fantaisie n° 2 de Scriabine et la Sonate n° 7 de Prokofiev. Un programme techniquement très chargé mais suffisamment large en terme de style et d'atmosphère pour que puissent se dévoiler certaines grandes qualités de l'interprète ainsi que quelques écueils.

Mao Fujita © Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier
Mao Fujita
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Mao Fujita a toutes les qualités que l'on attend d'un lauréat de concours international en terme de technique digitale, de dextérité, et à cet égard on peut même affirmer qu'il sait faire des miracles. Rarement l'on aura entendu des trilles si précis, si légers, si homogènes comme il nous en offre dans la Rhapsodie n° 12. Quel bonheur pour l'oreille ! Et que dire de toutes les cascades de notes égrainées dans l’aigu, elles ont tout à la fois l'élan, l'égalité et la lumière qui les rendent jouissives. Si la technique du pianiste est très solide, il excelle également dans l'art de la délicatesse dans les nuances ténues, notamment dans sa capacité à suggérer en appuyant légèrement telle inflexion, en faisant ressortir telle mélodie ou telle note au sein d’un voile ouaté. Saluons à ce titre l'errance sensible et touchante du « Sonetto 104 del Petrarca », le magnifique « Andante Caloroso » de la sonate de Prokofiev tout en suggestion, tout autant que les évocations mystérieuses d’« Après une lecture de Dante » ou la pudeur sensible dans l’« Andante » de la sonate de Scriabine.

Face à ces nombreuses qualités, un certain paradoxe saute au yeux : alors même qu'il sait nous offrir une palette de couleurs stupéfiante dans des pianissimo tout en délicatesse, aussi bien que dans les mélismes aigus égrenés en cascades ou en trilles, Fujita nous surprend avec des sonorités triviales et sèches dans le registre médium lorsque ce dernier est porté à des nuances plus fortes. Trop souvent le son y est raide, voire étriqué : tout en étant affirmatif il manque d'ampleur, d'amplitude, de profondeur, d'où l'impression qu'il procède d'une pensée uniquement verticale qui ne prête nulle attention à toute la richesse harmonique potentielle. Comment Fujita peut-il être ici si sensible et là si prosaïque ? Immanquablement, on a l'impression qu'il néglige les couleurs lorsque celles-ci ne germent ni au sein de nuances ténues ni dans des cataractes de notes. Ainsi la sécheresse du son dans le registre médium dessert-elle une certaine dimension de la musique de Liszt, une envergure, non pas dans le volume sonore mais dans la portée du son. Ce côté désincarné sied difficilement aux débuts d'« Après une lecture de Dante » et de la Rhapsodie n° 2. Dans Scriabine, les harmonies sont délicieusement développées, les mouvements et les contrastes internes francs, marqués, mais il manque dès l'« Andante » un souffle vital qui reste primordial dans cette musique. C’est un Scriabine qui ne manque ni de suavité ni d’éloquence, un Scriabine en suspension envoûtante qui ne connaît néanmoins que trop peu les frémissements de la virilité.

Mao Fujita à la Fondation Louis Vuitton © Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier
Mao Fujita à la Fondation Louis Vuitton
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Cette aridité des médiums s’accommode bien mieux à la Sonate n° 7 de Prokofiev, en soulignant l'âpreté de l'« Allegro inquieto » initial. Contrairement à bon nombre de pianistes qui se laissent griser par une fougue démonstrative, Fujita n’aborde pas le « Precipitato » en fonçant tête baissée mais selon un tempo très raisonnable. Si ce choix laisse tout d’abord perplexe, on se rend vite compte de sa pertinence car la clarté et l'intelligibilité qu'il apporte ne confèrent que plus d’autorité et de prégnance à cette écriture décharnée et violente.

Si l'on reste partagé à l'issue du concert, il est indubitable que Fujita est un pianiste à suivre, susceptible, au vu de son jeune âge (n'oublions pas qu'il est toujours étudiant au Conservatoire de Tokyo), d'accomplir des merveilles dans les années à venir.

***11