L'Orchestre Symphonique de Mulhouse donnait, les 29 et 30 mars à La Filature, le septième programme de sa saison. L'orchestre étant une composante de l'Opéra National du Rhin, la première partie était placée sous le signe flamboyant du Festival Arsmondo que la maison d'opéra alsacienne consacre cette année à l'Argentine. Le brillant pianiste et compositeur cubain Gabriel Urgell Reyes était au clavier pour le Concierto Argentino, œuvre de jeunesse d'Alberto Ginastera – son opéra, Beatrix Cenci, constitue la pièce maîtresse d'Arsmondo. En seconde partie, le chef Ken-David Masur a conduit une Symphonie n° 3 « Eroica » de Beethoven aux superbes accents.

Ken-David Masur © Beth Ross Buckley
Ken-David Masur
© Beth Ross Buckley

Last Round, du compositeur argentin Osvaldo Golijov ouvre la soirée en forme d'hommage à la musique argentine, honorant aussi la mémoire d'Astor Piazzolla. Conçue pour formation de chambre, cette pièce est présentée dans sa version pour orchestre à cordes. Constituée de deux parties contrastées, elle débute par un mouvement vif attaqué de manière franche et dans une belle unité par les cordes du Symphonique de Mulhouse. Riche et complexe, cette partie fait appel aux traditions rythmiques, sonores de l'Argentine ainsi qu'à la musique klezmer. L’exécution s’avère virtuose et enthousiaste sous la conduite vigilante de Ken-David Masur : intervalles atypiques, succession de motifs impétueux, rythme parfois brisé, pizzicati particulièrement caractérisés des contrebasses, mouvements d'archet saisissants abondent. Extrêmement lente, la seconde partie campe un tableau différent, beaucoup plus mélodique, fait de calmes ondulations, dégageant un sentiment d'intériorité, de paix. Un engagement intense des instrumentistes, des nuances d'une très grande finesse ont donné une âme à cette partie, la rendant véritablement touchante.

Le programme comprenait ensuite le Concierto Argentino pour piano et orchestre, composé par Ginastera à 19 ans, bien avant ses deux concertos de la maturité. Il ne s'agit toutefois pas d'une œuvre mineure, comme a su le montrer avec dextérité et inspiration le pianiste cubain Gabriel Urgell Reyes. Les premières mesures confiées au piano indiquent la marque que le soliste entend imprimer à l'exécution : célérité, légèreté avec une vigueur, une expressivité aux couleurs latines dont toute forme de pittoresque gratuit est absente. Le brio avec lequel le pianiste domine sa partie lui permet de faire sonner son instrument au-dessus de l'orchestre y compris lorsque celui-ci joue fortissimo. À ceci près que l'acoustique du lieu, dans ce cas, a tendance à réverbérer certaines fréquences là où le cours et la texture harmonique de l'œuvre demandent beaucoup de clarté. Dans ses cadences solistes, la virtuosité du pianiste rayonne dans d'impressionnantes gammes rapides dont chaque note sonne cependant distinctement. Toutes les parties du clavier sont sollicitées avec le même bonheur.

L'orchestre et son chef s'accordent parfaitement au climat et aux exigences introduits par le soliste. La longue entrée orchestrale de l'« Adagietto poetico » est à cet égard exemplaire. Cordes et bois couronnés par le magnifique hautbois déploient un art impressionniste de la nuance. On souhaiterait cependant quelquefois que l'orchestre entre en dialogue avec le piano de manière un peu plus fluide ; en revanche, lorsque soliste et orchestre dessinent de concert une même ligne, un même motif, leur affinité transparaît, telle la fin de ce deuxième mouvement, descendant jusqu’à l’extrême pianissimo. Le troisième, débordant d'énergie, attribue à l'orchestre une fonction essentielle de base rythmique, bien établie sous la direction d'un chef d'orchestre aux gestes significatifs, amples et déliés. Parcourant son clavier sur ce fond ou entretenant un dialogue aux enchaînements maintenant parfaitement assurés par les instrumentistes, la virtuosité du soliste est toujours étonnante. Glissandos d'une extrémité à l'autre du clavier, superposition méticuleuse des mains, tempo enfiévré et, au centre du mouvement, un passage plus mélodique aux timbres éclatants donnent un caractère irrésistiblement entraînant. Gabriel Urgell Reyes offre deux rappels tout aussi soignés et vivement applaudis, proposant une musique cubaine festive avant une composition personnelle d'une profonde intériorité.

Ouvrant la Symphonie n° 3 de Beethoven, les deux accords caractéristiques mériteraient une netteté, une énergie plus affirmées mais la formation mulhousienne développe ensuite un premier mouvement fécond en chaudes sonorités. L’ensemble peut s’appuyer sur des cordes graves très présentes et de remarquables timbales. Les nuances minutieusement traitées couvrent une large palette d'impressions tandis que violons et bois font encore montre de leur jeu subtil. Thèmes et développements apparaissent et s'entrecroisent, illustrant ces talents auxquels s'ajoutent les vibrantes interventions des cuivres, trompettes en particulier. Si l'attaque de la « Marcia funebre » manque encore un peu d'assise du côté des violons, le dialogue du premier thème entre les cordes et les bois conserve ses belles qualités d'engagement, de rigueur, de sensibilité. Avec son rythme tonique, le scherzo met en valeur le jeu de chaque pupitre et de chaque soliste sans nuire à la cohésion de l’ensemble, avant les variations enthousiasmantes du finale.

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