Comme chaque année, le vaisseau du Verbier Festival se pose dans ce beau Val de Bagne, non loin de la France et de l’Italie, à deux pas du Léman, à quelques virages de la région qu’affectionna tant Stravinsky. Le lieu est superbe, écrin idéal pour la jeunesse venue ici parfaire sa formation musicale au sein de l’académie du festival, accompagnant leurs aînés, les meilleurs des solistes actuels. Lors de ce concert, le jeune et talentueux chef Lahav Shani nous propose un programme entièrement russe avec, en préambule, l’héroïque ouverture de Guerre et Paix de Prokofiev, puis le fameux Concerto pour piano n° 3 de Rachmaninov et enfin Petrouchka de Stravinsky.

Lahav Shani © Marco Borggreve
Lahav Shani
© Marco Borggreve

L’ouverture de Prokofiev nous permet d’entendre d’entrée de jeu la beauté des timbres du pupitre des cuivres. Les cordes de la formation symphonique du Verbier Festival sont suaves et suivent avec docilité les gestes englobants du chef Lahav Shani, bras hauts, mains retombantes, corps tendu en avant ; le chef semble caresser le son.

C’est avec le Concerto pour piano n° 3 de Rachmaninov que le talent de Lahav Shani est plus saisissant dans sa capacité à régler les équilibres entre son orchestre et le pianiste Denis Matsuev. Une vision sereine et équilibrée se dégage de leur interprétation commune qui ne peut que ravir les auditeurs. Dès les premières mesures, on reste bluffé par le toucher de velours du géant russe, impassible, tout de concentration, sans aucune effusion. Le son est brillant, le toucher est souple mais c’est surtout la capacité du pianiste à chanter les mélodies dans une douce sérénité qui impressionne. Le chef le suit dans cette tendre évocation au lyrisme contenu qui subjugue et donne à entendre un Rachmaninov hors du commun, plein d’âme, mais sans fanfaronnade ni excès de technicité vaine.

Se distinguent plus particulièrement dans le premier mouvement un très beau basson qui vient chanter avec le pianiste, un cor solo d’un romantisme idéal et des cordes aiguës dont les étirements sensibles font plaisir à entendre – tout comme l’ombre veloutée d’un beau pupitre d’altos. La cadence du pianiste est expressive en diable, convoquant une palette de sonorités et de couleurs splendides. La reprise du thème connaît quelques délicatesses au cor, mais sans grande importance tant le piano est élégiaque !

L'« Intermezzo » est ensuite une pure réussite : le chant du hautbois est un ravissement, à l’instar de tout le pupitre de vents. Les violons étirent les phrases, l’émotion vient nous saisir, le son enfle. On peut néanmoins regretter dans les cordes un manque de couleurs et de lyrisme. Chez les violons, le son peut paraître un brin trop droit, sans chaleur, avec un manque de vibrato qui se transforme en manque de velours pour l’auditeur. Quant au pupitre des violoncelles, il manque définitivement de personnalité et n’arrive pas à prendre le relais dans les phrases lyriques de Rachmaninov, malgré un pupitre de contrebasses plus corsé.

Le troisième mouvement fait oublier ces rares réserves : tel une claque, il offre le bonheur du piano de Denis Matsuev dont on peut envisager ici toutes les facettes de la virtuosité ! Les cuivres ne sont pas en reste : la trompette est vive comme l’éclair, les scansions des trombones sublimes œuvrent au panache de l’ensemble. Fatalement, le pianiste est le roi mais il laisse la place à l’orchestre pour s’épanouir dans un dialogue somptueux de lyrisme. En témoignent les dernières mesures, aux octaves descendantes ébouriffantes, pour aboutir dans une lumière d’applaudissements !

Denis Matsuev © Columbia Artists
Denis Matsuev
© Columbia Artists

C’est avec la version de 1947 de Petrouchka que se clôture le concert ; aidé par des vents d’une magnifique présence, le chef redouble d’efforts afin de rendre à ces pages la verve nécessaire. C'est au tour de la flûte solo de se montrer admirable, tout comme le cor anglais dans un beau dialogue avec le piano ; et quelle trompette étincelante ! L’aspect grinçant des fêtes villageoises sera néanmoins estompé, le tout devenant un brin métronomique et perdant son urgence. On aura malheureusement trop senti les coutures de l’ouvrage pour en percevoir le charme si particulier.

Mais si la fin de concert s'est trouvée amoindrie par un Stravinsky qui n'a pu rivaliser avec le lyrisme de Rachmaninov, on se souviendra longtemps du concerto, tant il nous aura laissé pantois d’admiration et de bonheur.

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