Le pâtre, Gretchen, le roi des aulnes… si l’on peut entrer dans le lied schubertien par toutes les portes, l’on n’entre dans Winterreise qu’en frappant à l’huis de la douleur. L’hiver n’ayant été de tout repos, on ne demandait qu'à trouver catharsis en Schubert, autant dire que c’était là un concert plus qu’attendu : abondamment réclamé. S'agirait-il du voyage le plus abouti que Matthias Goerne ait donné à Paris ? Tous les symptômes portaient à le croire : l'endurante concentration du propos, l’intransigeance artistique et avec ça le clavier complice d’Andsnes !

© Caroline de Bon
© Caroline de Bon

Faut-il pleinement s’identifier au « je » du Voyage d’hiver ? Si Fischer-Dieskau, Hotter (et même dernièrement Kaufmann) optaient pour un art de la déclamation au demeurant assez efficace, leur rôle n’excédait jamais celui de Récitant. Chez Goerne, le Winterreise est vécu à la première personne. Avant de l’être par sa voix, le voyageur existe déjà dans son regard. Dès son entrée sur scène, on le sent ressasser, scruter intérieurement le texte ; et à chaque étape essuyer les flocons tombés sur le visage, s'en tordre les mains. Mais là où d’autres hibernent intérieurement (Quasthoff notamment, au risque de se couper du public), Goerne atteint à une puissance de communication et de pénétration du texte proprement extraordinaires. Sur scène, c'est l'éruption, l'immolation permanente (dans l'intensité, pas le volume) ; quand un interprète se jette à ce degré dans la fournaise pour que l’œuvre vive, le miracle a lieu spontanément.

© Özgür Albayrak.
© Özgür Albayrak.
Qui d’autre, parmi nos grands pianistes Schubertiens aurait évité avec autant de rigueur, au profit de la musique, toute sentimentalité d’une part, toute caractérisation excessive de l’autre ? Avec Leif Ove Andsnes, la moindre note pèse son plein poids de musique pure. Le scrupule affleure çà et là, mais aussi par moment, la certitude d’être juste. Presque partout son piano se mêlera directement au discours : parfois comme une contestation (dans Der stürmische Morgen, 18, avant d’être domptée par le chanteur), tantôt comme s'il était collé à l’épiderme de la voix (Die Krähe, 15). Le confort technique est sans équivalent, Andsnes garde le pied à l’étrier dans Rückblick (8) (aux airs de rodéo) tout en se prêtant aux changements d’humeur avec une souplesse inouïe. Enfin, louons donc les trilles particulièrement réussies de Im Dorfe (17), auxquels on rend sans aucun doute mieux justice par une ligne affirmative claire (de nombreux pianistes retardent la double appogiature).

Mais on aurait tort, à cause du cast merveilleux, de se priver de quelques remarques sur l’approche à deux, tout à fait singulière. Là où la plupart des musiciens partent d’un cadre, d’une pulsation qu’ils infléchissent selon les besoins du phrasé, Goerne et Andsnes procèdent directement par touches (comme le ferait Nelson Goerner au piano). Ici, c’est la succession de prises de paroles et de pauses qui rythme le propos. Aussi, est-ce un voyageur hagard, rompu et quasiment arythmique qui arrive sur Die Nebensonnen (23) ou Die Leiermann (24) ; lenteur à laquelle répondront d'autres tempos extrêmes comme ceux, rapides, de Die Wetterfahne (2) et Mut (22). L'auditeur ne s’y perd pas pour autant, la distribution des ombres sur la voix suit admirablement les replis du texte.

© Marco Borggreve
© Marco Borggreve
L’intention est à ce point claire et intuitive chez Goerne qu’il s’épargne beaucoup de recherche (et par là, maintes coquetteries) purement vocales. Le chant est portée par le timbre (riche d’harmoniques jusque dans ses chuchotements) et de très belles couleurs de voyelle, tandis qu'un legato à toute épreuve minimise la rugosité des consonnes. La fureur, les sursauts sanguins : tout cela se mêle et s'étire jusqu'à l'auto-hypnose, une manière dirait-on de s’assurer qu’aucun élément décoratif ne vienne déconcentrer la force du propos.

Un mot aussi sur les lieder en majeur, si attachants par la fragilité qu’y mettent Goerne et Andsnes, et pour lesquels on aurait dit que cris et pleurs n’étaient que préparation. Car si Gute Nacht (1), die Krähe (15), der Wegweiser (20) nous condamnent sans cesse à mourir, c’est pour permettre au tilleul (5), au rêve de printemps (11) et au postillon qui corne sur la chaussée de mieux nous faire revivre (13) ! Ils sont la plus exquise expression d’un passé à fleur de terre, dans les souvenirs duquel l'on se blottit avant de revenir au froid.

Quelle leçon de vérité Goerne et Andsnes nous ont tirée de ce Winterreise ! Et cela, sans jamais se laisser griser par les beautés qu’ils y faisaient naître. Voici une performance qui relativisait toute notion de style tant l’émotion semblait naître tout naturellement du texte et de la musique.

__________________

Traduction des titres :

  1. Gute Nacht (Bonne Nuit)
  2. Die Wetterfahne (La Girouette)
  3. Gefrorene Tränen (Larmes gelées)
  4. Erstarrung (Solidification)
  5. Der Lindenbaum (Le Tilleul)
  6. Wasserflut (L'Eau des inondations)
  7. Auf dem Flusse (Sur la rivière)
  8. Rückblick (Recul)
  9. Irrlicht (Feu follet)
  10. Rast (Pause)
  11. Frühlingstraum (Rêve de printemps)
  12. Einsamkeit (Solitude)
  13. Die Post (La Poste)
  14. Der greise Kopf (La Vieille Tête)
  15. Die Krähe (La Corneille)
  16. Letzte Hoffnung (Dernier Espoir)
  17. Im Dorfe (Dans le village)
  18. Der stürmische Morgen (Le Matin tempétueux)
  19. Täuschung (Tromperie)
  20. Der Wegweiser (Le Panneau indicateur)
  21. Das Wirtshaus (L'Auberge)
  22. Mut (Courage)
  23. Die Nebensonnen (Les trois soleils)
  24. Der Leiermann (Le Joueur de vielle à roue)