Le nouveau piano français est riche de nombreux talents mais y aura-t-il de la place pour tout le monde sur l’estrade ? Heureusement que le soutien du jeune musicien n’est plus chose rare, et que des festivals comme celui des Solistes à Bagatelle leur accordent régulièrement l’attention et les concerts dont ils ont besoin pour exister en dehors des « grandes scènes ». Ce dimanche, on y découvrait Sélim Mazari et Jean-Paul Gasparian

Sélim Mazari © Julien Hanck
Sélim Mazari
© Julien Hanck

Aux premiers abords, Sélim Mazari ne laisse aucunement transparaître l’excitation, l’impétuosité que l’on trouve à beaucoup de ses confrères. Mais son piano a un pouvoir spécifique et magique – le pouvoir d’ascension. Son immobilité sereine quand il joue, le flux concentré de ce discours où rien n’est jamais attenté par effraction, tout concourt à une expérience d’écoute indescriptiblement agréable : soudain, on se sent comme délivré des contingences et l’esprit se meut au-dessus des notes dans une sorte de béatitude spirituelle. Serait-ce la conséquence de cet étonnant coefficient de « fluidité », de cette douce constance qui paraît incorporée au timbre même ?

Ce qui est certain, c’est que Mazari assume son Yamaha CFX jusqu’au bout dans ses deux Scarlatti (K87 et K162), sans essayer de le rapprocher de l’idéal clavecinisant : tempos amples et splendeur sonore exacerbée sont de mise. Des demi-teintes de rêve investissent ce Debussy (« Cloches à travers les feuilles »), où notes individuelles disparaissent au profit des couleurs et d’une étonnante variété de pianissimi. Enfin, l’ange du bizarre ne vient pas tourmenter son Beethoven (la Sonate n°31), d’où émane une calme ferveur. Même quand cela s’anime, Sélim Mazari ne se perd pas dans le détail et conserve cet aplomb qui lui permet de viser le bout de la phrase sans rupture d’humeur ou de pulsation.

Étonnamment, son Chopin sera, lui, plus intranquille, plus mobile, parcouru d’impatiences, d’interrogations. Le Nocturne opus 55 n°1 scrute volontiers le détail des notes ; est-ce la marque d’un abandon au rythme vrai de ses émotions ? Le pianiste se hissera ensuite dans le Scherzo n°3 au son de rutilantes trompettes, soutenu dans les octaves par une main gauche infaillible. Ici, Sélim Mazari trouvera des sursauts d’énergie qui lui permettent de trouver matière à contraste même au sein de ce déchaînement furieux.

Jean-Paul Gasparian © Julien Hanck
Jean-Paul Gasparian
© Julien Hanck

À force d’être bon élève, Jean-Paul Gasparian est devenu le crack. À guère plus que 23 ans, le pianiste est devenu l’une des valeurs les plus sûres du piano français : santé de la technique, sobriété scénique, mais surtout, une pensée originale qui s’affirme dans la moindre œuvre qu’il aborde. Ce dimanche, c’était d’abord les Valses nobles et sentimentales de Ravel. Le pianiste a une conception de ces valses qui rappelle par moment celle d'Arturo Benedetti Michelangeli. Bien loin de la décontraction nostalgique entretenue par Samson François ou Martha Argerich, Jean-Paul Gasparian impose dès l’abord l’architecture vigoureuse de l’œuvre, obtenant de son piano une densité de sens qui parfois prévaut sur ce « charme pur » que s’escriment à rendre bien des pianistes. Le phénomène s’inverse en quelque sorte dans Incises de Pierre Boulez, où sa conduite passionnée lui permet d’injecter dans l’œuvre une composante psychologique insoupçonnée. L’énergie déployée à cet effet est démesurée, on l’en remercie vivement !

Jean-Paul Gasparian ne se laisse pas davantage attendrir par les Ballades de Chopin, auxquelles il réserve un traitement tout aussi intelligent et vigoureux. Il donne l’impression de nous en faire entendre le squelette : de grands blocs sonores bien découpés qui s’entrechoquent, et desquels il fait saillir des gerbes héroïques. Parfois, on constate une endurance des doigts, du son et de la pédale qui, dans cette acoustique, éblouit un peu le tympan tout autant qu’elle impressionne par sa maîtrise. On ressort de ce quadriptyque groggy, mais non moins ravi !

Au-delà de la qualité des artistes qui y sont programmés, le Festival Solistes à Bagatelle, c’est aussi une jolie manière de passer son dimanche – ou son samedi. Un trajet de pèlerin vers ce paradis sur terre qu’est le Jardin de Bagatelle sous la clémence du soleil de septembre, le tout ponctué d’un délicieux entracte entre les concerts, où l’on peut alors s’allonger sur l’herbe environnante pour digérer les merveilles tout juste absorbées.

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