L’édition 2021 de l’Operafest de Lisbonne est résolument ancrée dans les XXe et XXIe siècles : après Madama Butterfly (1904) et avant Mahagonny Songspiel & Até que a morte nos separe (une création, les 3 et 4 septembre prochains), le festival lisboète propose en effet le rare Médium de Menotti (1946). On peut historiquement comprendre le mépris dont, en France du moins, l’œuvre de Menotti fut l’objet à une époque où, sous la houlette d’un Pierre Boulez, la création musicale empruntait des chemins autrement plus radicaux et novateurs que ceux suivis par le musicien italo-américain : sans être fermé à certaines nouveautés qui se faisaient jour dans l’écriture musicale, Menotti, à l’orée de la seconde moitié du XXe siècle, osait encore ici ou là le lyrisme, le cantabile, et privilégiait l’émotion et l’efficacité à la pure recherche formelle. Mais que ses œuvres restent de nos jours toujours aussi peu représentées (du moins de ce côté de l’Atlantique) reste un mystère… Le premier mérite de ces représentations lisboètes aura en tout cas été de rappeler la formidable efficacité de cet opéra, concis, remarquablement construit, au livret à la fois original et très intéressant.

The Medium à l'Operafest de Lisbonne
© Pedro Soares

L’œuvre offre en outre un rôle en or à la protagoniste, Madame Flora, rongée par une culpabilité dont on ne saura rien, violente, ridicule, pitoyable, perdant progressivement tous ses repères et finissant par ne plus faire la part entre la réalité et un possible surnaturel. Régine Crespin, Rita Gorr, Maureen Forrester, Regina Resnik : le rôle a tenté plus d’un monstre sacré, et l’on se demandait comment une artiste encore jeune, n’ayant pas (ou pas encore) le statut de diva, allait réussir à s’emparer du personnage. La surprise est de taille : Cátia Moreso offre de Madame Flora un portrait vraiment complet, oscillant en permanence entre le ridicule, l’effrayant et le pathétique. La chanteuse est par ailleurs admirable : la voix est jeune (ce qui n’est guère fréquent pour un rôle souvent interprété par des mezzos en fin de carrière), remarquablement homogène, l’interprète est constamment attentive aux mots, et passe avec une grande aisance des éclats dramatiques ou lyriques au quasi parlando requis par le rôle. Une prestation impressionnante, accueillie triomphalement par le public !

Le reste de la distribution se révèle être d’une parfaite homogénéité : les clients de madame Flora (Carla Simões et Tiago Amado Gomes en M. et Mme Gobineau, Ana Rita Coelho en Mme Nolan) convainquent aussi bien vocalement que scéniquement, et Cecilia Rodrigues est une délicieuse Monica, au timbre frais, léger, mais capable de tendresse et d’émotion – notamment dans sa ballade du Cygne noir. Enfin, le jeu et la physionomie de Benjamin Barroso expriment avec beaucoup de justesse et d’émotion la naïveté et le désarroi du jeune Toby (rôle muet).

The Medium à l'Operafest de Lisbonne
© Pedro Soares

La belle mise en scène de Sandra Faleiro rend parfaitement justice à l’œuvre : respectueuse de la musique et des émotions qu’elle véhicule, elle offre des tableaux tantôt frais et poétiques (les relations entre Monica et Toby, la scène des marionnettes), tantôt ridicules (le cérémonial mis en place par Madame Flora pour des séances de spiritisme auxquelles elle ne croit pas), tantôt violentes, inquiétantes ou effrayantes…

Belle prestation, enfin, de l’Ensemble MPMP, particulièrement à l’aise dans cette partition attachante dont le chef Diogo Costa s’applique à rendre toutes les subtilités, prenant en compte toute la mosaïque de styles qui la composent sans jamais perdre de vue pour autant la cohérence ni la tension dramatique permanente de l’œuvre.

Une distribution parfaitement équilibrée, des tableaux visuellement forts, le plaisir de (re)découvrir une œuvre rare, une artiste impressionnante dans le rôle-titre : le succès au terme de la soirée est complet, le public manifestant longuement son enthousiasme !


Le voyage de Stéphane a été pris en charge par l'Operafest de Lisbonne.

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