À la veille du cinquantième jour du temps pascal, le Festival « Passe ton Bach d’abord » offrait, pour sa dixième édition, une ambitieuse Passion selon Saint Matthieu par l’éternel kapellmeister. Ce n’était d’ailleurs pas l’unique Passion à retentir dans la Halle cette année, mais bien la seule à s’imposer sans l’ombre d’un doute, à la fois par la monumentalité de l’œuvre et par la prestation. Il faut bien dire que sur un tel écho, Michel Brun n’a rien à envier à Marc Minkowski, et l’Ensemble Baroque de Toulouse ne souffre pas la comparaison avec les Musiciens du Louvre !

Michel Brun © Monique Boutolleau
Michel Brun
© Monique Boutolleau

En deux parties, l’œuvre retrace les derniers instants de la vie du Christ, de la Cène à la crucifixion. Créée pour la première fois il y a plus de 290 ans, la partition subit plusieurs modifications jusqu’en 1736. L’effectif, double chœur et double orchestre, comme la durée, près de 3 heures, expliquent à eux seuls l’originalité et la prestance de l’œuvre. Mais la soirée était avant tout réussie du fait de l’application et de l’investissement de chacun des acteurs composant cet oratorio.

Le conducteur agrémenté de post-it, on sent un Michel Brun enthousiaste et impatient de commencer à la direction. Jonglant parfaitement entre les deux orchestres, il laisse large place aux personnages incarnés par les solistes et aux parties instrumentales à effectif réduit. Caroline Champy Tursun montre sans doute le jeu le plus expressif du plateau, parfaite dans la position de la dolente. Même leçon pour l’excellent Matthieu Toulouse avec sa chaude voix de basse, incarnant notamment Pierre. Philippe Estèphe, dans le rôle du Christ, met un peu plus de temps à chauffer et à placer sa voix, mais trouve un bon rapport entre puissance et distance caractéristiques de son personnage. Guillaume François n’intervient qu’à de courtes reprises du fait de la partition, mais développe un vibrato nécessaire au lyrisme de l’œuvre. Raphael Höhn apporte à la voix de ténor du narrateur toute sa connaissance de la légèreté du haute-contre, jouant de cette polyvalence pour varier les interventions d’un rôle pourtant, par bien des aspects, rébarbatif. Cette difficulté est contournée. Clémence Garcia adopte une posture plus claire et moins vibrée que Caroline Champu Tursun, offrant ainsi au public une autre voie vers l’expression des pleurs féminins entourant Jésus. Les parties les plus expressives sont sans doute celles mettant en avant les violons solos (Marie Rouqié et Gabriel Grosbard) mais aussi la violiste Christine Plubeau et le traversiste Benjamin Gaspon. Chacun à leur tour livrent la sonorité de leur instrument d’époque et immobilisent quelques instant le souffle de l’assistance. Michel Brun et Laetitia Toulouse semblent avoir largement travaillé à trouver un son homogène pour la mise en commun du Chœur Baroque de Toulouse et du Chœur Conférence Vocales. Le Chœur d’Enfants la Lauzeta est plus discret et effacé dans ce vaste ensemble de 120 musiciens, même si ses interventions restent à la hauteur des ambitions de la soirée.

Michel Brun tente, après l’ultime note de l’œuvre, comme à la pause, une nouvelle pause spirituelle de quelques secondes, attendant le noir dans la salle. Mais ce sera peine perdue : tout le public de la Halle est déjà debout et applaudit sans ménagement. Il glissera tout de même un petit mot de remerciement aux nombreux artisans et collaborateurs de « Passe ton Bach d’abord », en terminant par le public et J.-S. Bach, levant sa partition comme on lèverait le Livre Saint.

Pour cette fin de festival et fin de saison musicale, il est ô combien réjouissant de voir que le baroque se porte bien, et que les ouvriers toulousains participent à sa vitalité et excellent dans sa représentation. Cette dixième édition marque certainement un passage vers l’excellence pour l’Ensemble Baroque de Toulouse.