« Beethoven delayed » devait trouver son accomplissement en ouverture du Gstaad Menuhin Festival par la Missa solemnis dans l’église de Saanen, dirigée par René Jacobs à la tête du Freiburger Barockorchester et du RIAS Kammerchor Berlin. Mais Covid-19 et espace restreint du lieu ont contraint le chef à changer la thématique en « Missa in tempore belli », soit la messe éponyme de Haydn suivie du Requiem de Mozart dans un nouveau finale de Pierre-Henri Dutron. Et à voir combien l’effectif musical et vocal était ici serré dans le chœur, en plaçant même le flûtiste en haut de la chaire (pour un duo du meilleur effet avec le violoncelliste dans l’ouverture du Gloria de Haydn), on se demande bien comment les musiciens supplémentaires que requérait la Missa solemnis auraient pu entrer ici.

René Jacobs dirige le concert d'ouverture du Gstaad Menuhin Festival 2022
© Gstaad Menuhin Festival

Pour qui n’a jamais été dans ce joyau esthétique et acoustique qu’est l’église de Saanen, il faut s’imaginer arriver par une longue route sinueuse, le long de la Sarine et de chalets, à flanc d’alpages vaudois puis bernois encore verts lors du Menuhin Festival malgré la saison estivale, surmontés de quelques sommets préalpins déjà majestueux. Tout respire le calme et la sérénité, une idée de paix retrouvée dans cette imagerie d’Épinal suisse, dans un programme parfaitement cohérent.

La Messe par temps de guerre de Haydn nous persuade de l’adage « si vis pacem, para bellum ». Du Kyrie d’ouverture où les accords répétés et nonchalants des cordes marquent presque une marche funèbre, aux cuivres tonnants et tragiques à la fin du Sanctus, on entendrait Churchill promettre « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur… ». Cette marche est plusieurs fois mise en valeur, façon de nous tenir éveillé face à la menace. Mais dans cette rhétorique, Jacobs semble rajouter, selon l’esprit de Haydn : « … dans une promesse de joie certaine ». On l’entend avec les tuttis soudains et vifs, les mouvements véritablement généreux, comme l’indubitable « Et incarnatus est » du Credo ou l’irruptif « Hosanna in excelsis » du Sanctus. Un chemin pacificateur est tracé qui trouve son écho dans l’unité et l’homogénéité parfaite de la masse orchestrale et vocale lors de l’Agnus Dei final. Ordre et clarté de l’impeccable RIAS Kammerchor imposent la conviction d’une paix à venir.

Devant l’orchestre, les quatre solistes ne déméritent pas, dans un quatuor vocalement très unifié, mais créent parfois un mur sonore pour le reste de la formation. Qu’en aurait-il été si les solistes avaient été placés entre le chœur en fond et l’orchestre au milieu ? Comme première de cordée, la soprano Birgitte Christensen semble une évidence grâce à des registres parfaitement homogènes et une émission sans faille. Dès l’ouverture du Requiem de Mozart, son large « Requiem aeternam » ouvre une aura pour l’éternité. Elle garde toujours une oreille sur l’orchestre et Jacobs. Et il est beau de voir la mezzo-soprano Sophie Harmsen chercher du regard l’accord parfait avec Christensen dans les passages à l’unisson les plus délicats. Le passage de témoin efficace se fait à cour jusqu’aux deux voix masculines, dont la pierre angulaire était le quatuor du « Recordare » mozartien. À l’autre bout de la cordée, Johannes Weisser paraît parfois moins précis par de petits décalages ou difficiles notes de passages immédiatement perceptibles dans cette proximité, mais s’avère chaleureux et presque réconfortant dans le « Tuba mirum ».

René Jacobs
© Gstaad Menuhin Festival

Jacobs fait le choix de la transparence en mettant dès que possible le chant en valeur. Dans un Requiem tout à fait puissant, il s’agit après la guerre d’enterrer les morts et réparer les vivants. Les cordes, en accompagnement, sont souvent rondes et consolatrices – « Salva me » et « Ingemisco » prennent tout leur sens. La marche harmonique du « Lacrimosa » est saisissante dans une parfaite progression chœur-orchestre. Et comme dans un codex savamment établi, tout au long des deux œuvres sont mis en exergue des mots, des expressions, en point d’orgue et dans de longues notes parfaitement tenues, qui offrent à la soirée comme une résolution humaniste, universelle et parfois légèrement dissonante : « Et homo factus est », « Et expecto resurrectionem mortuorum », « Dona eis requiem sempiternam », « Amen ».

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