Le Théâtre National de Chaillot met la danse scandinave à l’honneur à l’occasion du « Festival Nordique » : une série d’affiches invitant des chorégraphes de renommée mondiale mais aussi les étoiles montantes. Deux courts-métrages ouvrent le bal, puis laissent la place à la danse à travers différentes soirées qui comptent notamment la création Protagonist du Suédois Jefta van Dinther, dansé par le Ballett Cullberg, Morphed du Finlandais Tero Saarinen, Kodak du Norvégien Alan Lucien øyen ainsi que les créations de la nouvelle vague nordique : Bára Sigfúsdóttir (Islande) ou encore Eivind Lønning (Norvège).

<i>Morphed</i> © Mikki Kunttu
Morphed
© Mikki Kunttu

Tero Saarinen était sans doute le chorégraphe à la plus forte notoriété et à l’expérience la plus éprouvée sur la scène internationale. Sa pièce, Morphed, créée en 2014 sur la musique d’Esa Pekka-Salonen, parle de masculinité. Dansé par sept danseurs, l’œuvre montre différentes facettes de l’homme : sa force et son instinct de domination, mais aussi sa solitude et sa sensibilité. Morphed est une représentation épurée de l’homme, mis à nu sous la lumière crue des projecteurs, comme analysé au microscope. Chose frappante, la pièce ne pose pas la question de l’autre sexe. Dans Morphed, l’homme n’interagit qu’avec l’homme et la femme ainsi que toute autre allusion à la sensualité en sont absentes. La chorégraphie brosse un portrait primitif de la masculinité, dans sa virilité, sa brutalité (les duos sont des rixes qui s’achèvent par la domination totale du vainqueur sur le vaincu) et sa solitude (à de nombreuses reprises, les hommes rabattent leurs cagoules sur leur visage et dansent solitairement). Morphed, tant par son titre que par la variété d’âge de ses interprètes, met également en scène l’homme face à l’inexorable progression du temps. Le rideau s’ouvre sur une marche déterminée, où les danseurs suivent chacun une trajectoire propre quoique répétitive, avant de retirer leur capuche et de révéler leur angoisse face à la mort.

Si la pièce de Tero Saarinen développe une réflexion originale et une proposition chorégraphique intéressante, il est difficile de passer outre un élément aussi central que frappant : la différence de qualité des interprètes. Morphed est un choc, pour le meilleur comme pour le pire. Malgré une chorégraphie engageante sur les plans physiques et dramatiques, le niveau de danse est franchement décevant (voire frustrant pour certains danseurs). Mais au milieu de ce magma, un artiste époustouflant trône en roi : Ima Iduozee. On décèle dès les premiers instants, c’est-à-dire dès les premiers pas, une différence singulière dans son maintien et la grâce de sa marche. Ima Iduozee est une révélation pour la danse contemporaine, qui subjugue littéralement et sauve la pièce en transformant la chorégraphie, trop souvent gesticulée, en une danse organique et profonde. Son mouvement, issu du break-dance, est félin, puissant, virtuose, précis, et son interprétation est d’une intensité dramaturgique bouleversante. Malheureusement, Ima Iduozee ne parvient pas à éclipser les danseurs plus faibles sur scène, et rend d’autant plus visibles les sautes de qualité entre les interprètes. On aurait franchement préféré assister à un solo complet d’Ima Iduozee !