L'altiste Mathis Rochat attendu pour un récital en duo avec la violoniste Charlotte Chahuneau n'a finalement pas pu se produire, ce samedi 22 août, au célèbre château-fort de Trifels, en Rhénanie-Palatinat. Cet imprévu ne permet visiblement pas à Shira Majoni (remplaçant Mathis Rochat) et à la violoniste de disposer, d'entrée, de tous les repères communs nécessaires pour éviter quelques défauts d'interprétation. L'acoustique d'une salle à l'architecture grandiose tout en pierre ainsi que la dispersion du public en son sein pour raison sanitaire, demandent également aux interprètes un moment d'adaptation. La première œuvre, le Duo en sol majeur K. 423 de Mozart en vient ainsi à constituer une mise en route permettant à deux artistes de valeur d'affiner leur jeu commun au travers de quelques imperfections totalement corrigées ensuite.

Charlotte Chahuneau (violon) et Shira Majoni (alto) © Marije van den Berg / Gilad Shabani
Charlotte Chahuneau (violon) et Shira Majoni (alto)
© Marije van den Berg / Gilad Shabani

Chacune des interprètes fait preuve de belles qualités dans l'« Allegro » initial mais, à côté de traits virtuoses, de fines nuances et de sonorités séduisantes, on est à la recherche d'une âme commune, d'une entente sur la dynamique, sur les effets à produire, en particulier lors des attaques mais aussi de certains coups d'archet conclusifs trop appuyés. Ces impressions s'effacent cependant assez rapidement ; dès la deuxième section de cet « Allegro », la basse de l'alto dialogue de manière bien sentie avec la ligne ornementée du violon, l'ensemble progressivement construit entre les deux musiciennes permettant à leurs qualités conjuguées de ressortir encore plus complètement. Quelques mises au point s'avèrent toutefois encore nécessaires dans l'« Adagio » puis le « Rondo » final.

La suite du concert vient lever toutes les restrictions précédentes, soulevant désormais un réel enthousiasme. On salue d'abord le dispositif faisant alterner les pièces extraites des Inventions à deux voix de Bach et celles tirées des 44 Duos pour violons de Bartók. La réalisation est superbe. La mise en regard de l'Invention en do majeur (n° 1) du Cantor et de la Chanson pour s'amuser (n° 9) du compositeur hongrois joue de manière stupéfiante sur la même apparente simplicité : celle d'un exercice musical d'un côté, celle d'une naïve chanson populaire de l'autre. On retrouve la même analogie dans le deuxième couple de pièces avec l'Invention en do mineur (n° 2) et l'Adieu à la mariée (n° 23). L'invention y fait appel à toute la finesse du jeu de la violoniste tandis que le chant à la mariée accorde à l'alto très expressif de Shira Majoni la partie principale. On retient également la joyeuse association entre l'Invention en mi majeur (n° 6), aux agiles gammes montantes et descendantes simultanées, et la truculente Danse de l'oreiller (n° 14). Les deux interprètes s'accordent parfaitement pour en donner une version pleine d'entrain.

C'est avec intelligence et souplesse que Charlotte Chahuneau et sa complice jouent ces pièces couplées, et cinq autres encore, mettant en valeur l'art de la composition chez Bartók. Prenant appui sur le style de Bach en exposant dans les premières mesures une ligne mélodique qui sera ensuite enrichie de ses développements, il tire en même temps des traditions populaires d'Europe centrale une source d'inspiration essentielle. L'interprétation est fluide et rigoureuse, laissant clairement sentir le moment où, dès après les premières notes, Bartók s'affranchit des règles académiques de l'harmonie tout en conservant soigneusement les traces du rythme et de l'atmosphère toujours propres à une origine locale.

Les quatre Capriccii pour violon et alto du compositeur norvégien Bjarne Brustad demandent une maîtrise accomplie du pizzicato main gauche, ce que réalisent avec la plus grande dextérité les musiciennes, insérant cet effet dans leurs traits d'archet, sans la moindre discontinuité. Le thème lunaire du premier capriccio est proposé de manière très suggestive, dans un ensemble impeccable. Virtuosité et expressivité marquent encore l'exécution des trois autres capriccii. L'art plus que prometteur de Charlotte Chahuneau et de Shira Majoni, fait montre des qualités que confirmera encore, en clôture, la Passacaille de Johan Halvorsen sur un thème de Haendel (extrait de la Suite HWV 432). N'était un certain manque de légèreté lors de l'appui d'archet un peu trop forcé sur la note finale de cette œuvre, on a chaleureusement applaudi le rythme dynamique, les attaques franches, les lignes entrecroisées avec brio, les variations virtuoses d'une interprétation passionnée et passionnante.

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