Si la salle Poirel affiche complet ce soir, c’est à cause de lui : Raphaël Sévère interprète le Concerto pour clarinette de Mozart. Et l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy lui déroule un tapis rouge fait de notes, grâce au jeune chef britannique Alpesh Chauhan qui a assuré une très fraîche direction de Smetana, Mozart et Borodine.

Raphaël Sévère © Matt Dine
Raphaël Sévère
© Matt Dine

À l’ouverture de La Fiancée vendue, ce sont les seconds violons qui attaquent, filant de la dentelle sonore bien menue. Réactifs, les premiers font courir un deuxième fil de leur côté, qui mène jusqu’aux cordes graves. Cette entrée en matière ne manque décidément pas de caractère, ni de relief : impulsant les accents et même un certain swing à l’orchestre, le dynamique Alpesh Chauhan sautille sur l’estrade puis fait saluer spécialement le pupitre des seconds violons : un compliment rare – et tout à fait mérité.

Arrive alors le prodige qui fait chuchoter dans les rangs. Raphaël Sévère écoute le prélude orchestral les yeux fermés et c’est avec cette même absorption totale dans la musique de Mozart qu’il entame son discours. On croit entendre non une mais des clarinettes, tant le jeu du soliste regorge de nuances et de couleurs de son. Une clarté ici, pour faire ressortir une ligne avec acuité, là, une émission ouatée pour adoucir le propos. De connivence avec les premiers violons, Raphaël Sévère évolue avec eux dans un duo d’une magnifique attention mutuelle.

Un « Adagio » tout en douceur suit l’« Allegro » finement articulé. La sérénité dégagée par le soliste est aussi celle de l’orchestre : une chaleur rassurante s’empare de la salle. Ici encore, les dialogues entre la clarinette et les violons ont un charme irrésistible. On pourrait, nous aussi, fermer les yeux (et parfois on cède à cette envie) mais le langage physique de Raphaël Sévère est par trop fascinant. Son corps possède une tension entièrement régie par le message musical. La reprise du thème se fait dans une plus grande douceur encore, sans aucune faille technique mais avec une attaque – et même le mot semble trop fort – sortie de rien.

L’élégance est enfin le maître-mot du rondo : clarté et brillance le marquent, l’articulation devient plus franche et directe. L’interprétation n’est jamais prise en défaut : inventif, Raphaël Sévère renouvelle l’écoute de ce concerto si connu, rend nos oreilles plus alertes. Le bis que la salle Poirel lui réclame montre toute la virtuosité du soliste – comme s’il en fallait une nouvelle preuve. Sévère se lance dans un extrait des Trois pièces pour clarinette seule de Stravinsky, énoncé comme une fanfare teintée de musique klezmer. Syncopée, l'œuvre accapare encore le corps du clarinettiste, tordu comme s’il jouait du jazz : Raphaël Sévère en concert, c’est un plaisant spectacle total !

On pourrait dire la même chose du maestro : Alpesh Chauhan, lui aussi, parle musique avec tout son corps dans ce concert. Se faisant pilier massif, il transmet aux instrumentistes tout le monumentalisme épique qui caractérise le premier mouvement de la Symphonie n° 2 en si mineur d’Alexandre Borodine. Si la première attaque connaît quelques hésitations dues à une gestuelle un peu ambiguë, la battue d’Alpesh Chauhan se fait volontairement plus carrée par la suite. L’orchestre met un court moment à prendre la lourdeur désirée, avant de changer complètement de rôle dans le « Prestissimo » : comme des petites fourmis qui sillonnent la forêt, les instrumentistes jouent le jeu de la fébrilité. Féerique, ce mouvement est tout à l’opposé du précédent et y est pourtant lié : après le château fort aux murs irréductibles, c’est un enchantement de conte de fée. Harpe et clarinette introduisent le mouvement lent, le cor, dolcissimo, prend le relais, puis le hautbois dans une cantilène folklorique. Cet interlude de superbe musique de chambre fait frissonner. Une certaine ambition totalisante revient dans un unisson, faisant penser à l’immensité des steppes et ce n’est pas un hasard : de fait, Dans les steppes de l’Asie centrale n’est pas loin... Le folklore s’invite aussi à la dernière danse de la soirée, l’« Allegro » : à entendre les accents que fait ressortir Alpesh Chauhan, on voit les cosaques faire sauter leurs jambes, les villageois de la petite Mère Russie s’y joindre, malgré l’étonnante modernité rythmique de Borodine. Une soirée de belles découvertes et redécouvertes symphoniques s’achève à Nancy avec un finale éclatant.

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