Il faut se lever tôt quand on participe à Muse&Piano au Musée du Louvre-Lens : le premier récital du 26 septembre est à 10h30, dans un lieu tenu secret cette fois-ci encore [lire ici le compte-rendu du premier jour du festival]. Il sera donné dans une des bulles de verre du grand hall. En fait de bulles, il s'agit de tubes ronds dont le plafond est fermé : aucun bruit n'y entre ou n'en sort. Honneur à Clément Lefebvre qui a pour tâche de jouer devant des bébés : son récital est annoncé ainsi : « Le monde de Ravel, concert famille (dès 9 mois) ». De fait, c'est la foire aux poussettes. Le croirez-vous, mais à part un petit blondinet boudeur qui demandera à sortir, les autres se sont laissés bercer par les explications chaleureuses et affectueuses du pianiste (lui-même jeune papa depuis peu) qui leur a présenté le programme et, il faut le croire, par son jeu. La Sonatine, Le Tombeau de Couperin comme les quelques pièces de Couperin que Lefebvre a données sur un Yamaha CF6 ont trouvé leurs couleurs, leurs articulations, la finesse de leurs lignes, leur expression juste. Quel artiste ! Trouver ainsi, dans des conditions pas faciles, cet équilibre supérieur dans une musique si difficile, la jouer avec précision et cette secrète nonchalance feinte, cette profondeur qui ne crie jamais son désespoir, cette stylisation parfaite du langage ravélien est miraculeux.

Clément Lefebvre © Frédéric Iovino
Clément Lefebvre
© Frédéric Iovino

On sort guilleret de ce récital, sans s'attendre à ce qui allait nous arriver l'après-midi. Pour l'heure, on file vers le marathon Beethoven qui a vu tous les pianistes invités par Muse&Piano jouer la Sonate « Au Clair de lune » pendant les trois journées du festival, sans compter également les concerts-surprises annoncés au dernier moment dans la Galerie du temps, récitals gratuits auxquels chaque musicien s'est plié de bonne grâce. Tiens, par exemple, Sélim Mazari ne devait y jouer qu'une seule pièce et puis s'en va. Devant les demandes du public, il transforme cette brève rencontre en un moment de grâce prolongé : si Chopin lui va bien – quel culot de jouer la Barcarolle à brûle-pourpoint ! –, Prokofiev sera l'occasion d'apprécier sa technique étincelante, sa mobilité expressive incroyable ne transformant pas le motorisme du finale de la Sixième Sonate en pilonnage de grosse Bertha, mais en flèches acérées, en sarcasmes grinçants évoquant le monde minéral, industriel, les destructions de la guerre dont le pianiste avait parlé en présentant l'œuvre.

Sélim Mazari en plein échange avec le public de Muse&Piano © Frédéric Iovino
Sélim Mazari en plein échange avec le public de Muse&Piano
© Frédéric Iovino

On sort troublé, ému de cette expérience en pareil lieu, pour retourner dans les entrailles du Louvre-Lens, dans ce sous-sol de béton où Célimène Daudet va jouer un programme associant le dernier Liszt au Scriabine des débuts et de la fin. Elle va entraîner le public dans un univers dont la force est décuplée par l'étrangeté du lieu. Célimène Daudet a une conscience de la forme, une science des articulations, des équilibres sonores assez incroyables. Son oreille incroyablement fine entend tout du cheminement harmonique parfois déroutant de pièces qui flirtent avec l'atonalité, semblent suspendues, hésitantes face à la résolution qui semble arriver mais se dérobe. Son écoute, son imagination et une technique merveilleusement accomplie lui font réussir des gradations sonores sans limites apparentes : son piano est un orchestre. Triomphe !

Célimène Daudet © Frédéric Iovino
Célimène Daudet
© Frédéric Iovino

On retrouvera au même endroit Nathanaël Gouin une petite heure plus tard. Sa sonorité pleine et chantante, son intelligence narrative, sa détermination nous valent des Chants du Rhin de Bizet formidables. Certes, on entend la dette que cette musique paie à Mendelssohn et à Schumann mais aussi à Wagner, mais on entend surtout un pianiste qui ramène à la vie ces pièces car il y entend moins le côté salon si évident que des chefs-d'œuvre qu'il faut défendre. C'est une révélation, comme le sera sa Ballade de Fauré dans la version pour piano seul. Gouin la joue les fenêtres grandes ouvertes sur les « Murmures de la forêt » de Wagner qui avaient tant marqué Fauré, avec une force de conviction, une grandeur que le compositeur français n'auraient pas rejetées lui qui détestait être joué en abat-jour, salonnard, petit...

Nathanaël Gouin au musée du Louvre-Lens © Frédéric Iovino
Nathanaël Gouin au musée du Louvre-Lens
© Frédéric Iovino

Nous voici à 19h30, dans la grande salle pour « Le Noir d'Espagne », le récital du soir donné par Luis Fernando Pérez devant un public aussi fourni que les consignes de sécurité l'ont permis. Fascinant programme là encore présenté par le pianiste juste avant qu'il ne joue chaque œuvre avec une technique dont chaque geste est pensé pour produire un son particulier. Foin de beau piano académique ici, place à un petit orchestre de guitares et de castagnettes, à un chant âpre, aux coups de couteau à l'estomac, place aussi au silence intérieur. Place tout simplement à la musique, à la nostalgie des Chants d'Espagne qui s'insinue jusque dans l'allégresse apparente de Seguidillas, à l'amertume des amours impossibles de « La maja y el ruiseñor » de Granados, à la tragédie sombre de L'Amour Sorcier de Falla dont demain matin, le pianiste nous entretiendra lors d'une classe de maître sur la Fantaisie bétique.

Luis Fernando Pérez © Frédéric Iovino
Luis Fernando Pérez
© Frédéric Iovino

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