Dernière des trois journées de la cinquième édition de Muse&Piano au Musée du Louvre-Lens. Le public commence à avoir une idée synthétique de la façon dont la programmation de ce festival est articulée. Il y a deux Grandes Soirées, le Marathon Clair de lune qui aura vu onze pianistes jouer cette sonate de Beethoven, les Récitals secrets dans des lieux révélés au dernier moment et les concerts surprises gratuits donnés dans la Galerie du temps, la grande salle d'exposition des collections permanentes du musée. Ce n'est pas tout ! Il y a aussi deux « Rencontres scolaires » jouées par le pianiste Clément Lefebvre et animées par Dominique Boutel (dont les auditeurs de France Musique ont longtemps suivi les émissions), et un concert-conférence concocté par Corinne Schneider (qui parle avec passion de Bach chaque dimanche matin sur la même chaîne) et mis en ondes sonores par le magnifique Pierre-Yves Hodique, le plus secret des pianistes trentenaires.

On imagine l'intendance derrière une manifestation aussi resserrée dans le temps, car pour tout dire on la voit à peine tant tout est mené de main de maître par les équipes du Louvre-Lens, toujours souriantes et serviables face à un public si divers qu'il va du bébé porté par son papa sur le ventre aux grands-parents appuyés sur une canne. On voit bien en revanche le technicien bichonner les pianos Yamaha prêtés par le facteur le temps du festival ! Et comme on est assez loin des restaurants de Lens, la cafétéria et l'espace pique-nique du musée sont l'occasion, dans le plus strict respect des consignes sanitaires là encore, de se restaurer entre deux récitals. Nous sommes bien sur une île où les arts et les gens font plus que se croiser. Et l'on peut même acheter les disques des pianistes à l'issue de leurs récitals : ils sont là pour les dédicacer et échanger avec un public qu'ils sont si heureux de retrouver. Réconfortante pause souriante que ce festival en ces temps qui font craindre l'arrêt des concerts publics indispensables à la vie des musiciens et des citoyens.

La classe de maître délivrée par Luis Fernando Pérez auprès de Léa Lefebvre © Frédéric Iovino
La classe de maître délivrée par Luis Fernando Pérez auprès de Léa Lefebvre
© Frédéric Iovino

C'est en passant en revue les jours précédents qu'on se rend au cours de maître que Luis Fernando Pérez va donner à Léa Lefebvre qui étudie à l'Ecole supérieure de musique et de danse de Lille. Elle a choisi la Fantasia baetica de Manuel de Falla, soleil noir du répertoire ibérique, croisement insaisissable du cante jondo gitan et de l'impressionnisme français. Pérez la présente dans un français imagé et un savoir historique, culturel et musical qui accrochent l'attention du très nombreux public. La toute jeune pianiste joue. Nous l'applaudissons. À ce moment-là, parfois, cet exercice devient une mauvaise pièce de théâtre où l'histrion brille au détriment de l'étudiant. Rien de tout cela, bien au contraire : Pérez se met au service de cette pianiste, lui explique, lui montre, lui fait prendre conscience du son, de son corps, de la façon de se servir de lui pour le produire et non seulement de ses doigts impuissants à faire oublier le piano pour faire sonner un orchestre imaginaire et projeter dans le public la substance même d'une musique éloignée de toute forme de beau piano. Le public voit la gangue se fracturer pour laisser apparaître le joyau que peut devenir Léa Lefebvre. Grand moment. Le lendemain, on les verra tous deux parler devant le Musée. En passant, on saisit qu'ils parlent de cours en Espagne. Pérez avait dit que peut-être cette leçon si rapide allait changer la vie de l'étudiante. C'est fait, semble-t-il.

Comme nous sommes dans le Pas-de-Calais et qu'il se passe beaucoup de choses dans le domaine de la musique dans le Nord tout proche, Muse&Piano a décidé de s'associer aux Étoiles du piano, en invitant le dernier en date des vainqueurs de ce concours international. Voici donc Dmitry Kalashnikov, tout juste arrivé de Londres où il va retourner en quatorzaine dans quelques jours. Il soulève le public dans l'Album pour les enfants et l'arrangement virtuosissime réalisé par Mikhail Pletnev de Casse-Noisette de Tchaïkovski et réitère quelque temps plus tard en donnant le Prélude et Fugue en la mineur de Bach transcrit par Liszt avec une sonorité d'airain, un calme, une tenue impeccable. Magnifique pianiste.

Dmitry Kalashnikov © Frédéric Iovino
Dmitry Kalashnikov
© Frédéric Iovino

Juste avant, Tanguy de Williencourt avait joué la Sonate « Les Adieux » de Beethoven, La Cathédrale engloutie et La Danse de Puck de Debussy et Prélude, Choral et Fugue de Franck pour finir. Grande allure, jeu franc, réfléchi, dominé, sensible, architecturé, sonorité pleine, virtuosité impeccable : encore un de ces jeunes artistes qui n'ont rien à envier à leurs aînés et ont bien raison de jouer les chefs-d'œuvre du répertoire dès maintenant.

Et ce n'est pas fini : une grande fête va réunir les pianistes du festival pour une séance de quatre mains, de six mains joyeuse, émouvante, ludique, humoristique impossible à détailler ici, faite par des amis pour leurs amis du public... Rendez-vous l'année prochaine pour les six ans !


Lire les comptes-rendus des concerts du vendredi et du samedi.