La peinture du bâtiment flambant neuf est à peine sèche au nouveau Conservatoire dont Mulhouse vient de se doter, lorsque le superbe auditorium situé au cœur de l'établissement accueille son premier concert de musique de chambre. Concert proposé par des musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse et des professeurs du Conservatoire. Une première fort prometteuse !

Le Conservatoire de Mulhouse © Conservatoire de Mulhouse
Le Conservatoire de Mulhouse
© Conservatoire de Mulhouse

Un concert de musique de chambre placé sous le signe de la jeunesse. Jeunesse des élèves du Conservatoire présents en nombre. Mais aussi, rappelle Julie Fuchs, altiste à l'OSM en présentant la soirée, jeunesse rencontrant la musique de son temps avec le trio pour cordes : La Triscusssion  de Pierre Thilloy ; jeunesse encore d'un Mendelssohn composant son Octuor pour cordes en mi bémol Majeur à seize ans.

Le nouveau bâtiment du Conservatoire situé au cœur de la ville est spacieux, fonctionnel et esthétique, sa façade évoquant des touches de clavier. Le confort, l'acoustique de son auditorium – équipement manquant aux anciens locaux – sont très agréables. Ce conservatoire dédie son nom à la mémoire de la claveciniste Huguette Dreyfus, enfant de la ville. Des musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse et des professeurs du Conservatoire y ont invité le public, inaugurant l'éminente tradition que l'on souhaite à ce lieu de créer ici : celle de la musique de chambre.

Proposé en première partie, le trio de Pierre Thilloy La Triscusssion, (avec trois "s" rappelant le trio) rend hommage à un compositeur fécond résidant à Mulhouse. Les interprètes sont Jessy Koch (violon), Julie Fuchs (alto), Amicie Ganvert (violoncelle). C'est l'alto qui, dans la chaleureuse tessiture du medium et par d'énergiques spiccatos, impulse une base rythmique fermement scandée sur un motif ascendant de quatre notes , préparation à l'entrée des deux autres instruments et toile de fond du mouvement. Le violon sera souvent simplement doublé à la basse par le violoncelle. Se déploiera alors entre eux un son plein et équilibré, tel que le veut cette composition rendue avec clarté et justesse par les interprètes. Le trio fait preuve d'autant de rigueur que de vivacité dans les sautillés et pizzicatos, les nuances fortement contrastées, les accords dissonants et les lignes contrapuntiques s'organisant en une complexe progression. Violon et violoncelle créent une progression dramatique souvent sur fond d'ostinato à l'alto. La tension croissante entre les trois instruments et des changements de tempos semblent parfois briser le cours de la « triscusssion ». Le mouvement s'achève sur une reprise accelerando de l’un des thèmes de l’œuvre, le plus mélodique, les trois instruments jouant à l’octave et ouvrant la voie à d'ultimes mesures sur un consensus retrouvé.

Le deuxième mouvement, lent, répartit les registres selon l'ambitus de chaque instrument de manière classique, demandant à chacun davantage de sensibilité poétique que de virtuosité pure. Ainsi, le violon joue-t-il de la séduction dans le passage legato placé à l'extrême aigu, le violoncelle faisant vibrer des graves profonds et saisissants, l'alto ondoyant avec subtilité dans le medium. La coda, très figurative va du piano au pianississimo avant de s'épuiser dans le silence. Le dernier mouvement s'achèvera de la même manière après avoir accédé en un développement fait de staccatos, à une ligne conclusive plus mélodique. Celle-ci se répète inlassablement jusqu’à atteindre un progressif établissement du silence, lequel est effectif dès que les trois musiciennes cessent de mouvoir leurs mains. Une œuvre riche, poétique, souvent étonnante, exécutée par trois interprètes dont la sensibilité s'exprime magnifiquement.

Pierre Thilloy © Pierre Thilloy
Pierre Thilloy
© Pierre Thilloy

Se présente, ensuite, un octuor composé de Laurence Clément, Elsa Ladislas, Virgil Sebirot (violons), Clément Schildt, Magali Foubert (altos), tandis qu'Americo Esteves rejoint Amici Ganvert de nouveau présente (violoncelles). Michel Demagny est Premier Violon. L'Octuor pour cordes en mi bémol Majeur op.20 de Mendelssohn lui permet de prouver, dès les premières mesures, l'excellence d'un jeu aux sonorités somptueuses, à la justesse absolue, entraînant dans sa dynamique la formation réunie autour de lui ; formation elle-même superbement homogène. Cet ensemble s'affirme dans les développements du premier mouvement conclu par une brillante coda. Dans le deuxième mouvement, violoncelles et altos, sont particulièrement mis en valeur, accompagnant, prolongeant ou dialoguant avec des violons. Violons eux-mêmes unis par une sonorité et un jeu parfaitement cohérents. L'ensemble atteint une grande qualité expressive.

La « légèreté » demandée par Mendelssohn dans le Scherzo du troisième mouvement ressort brillamment de l'exécution. Les interprètes se jouent des difficultés que représentent la célérité, les staccatos continus, la complexité du morceau. On apprécie la qualité de chaque instrument dans le canon par lequel s'ouvre le quatrième mouvement, Presto : succédant à l'attaque franche et au timbre toujours généreux des violoncelles, l'entrée des altos s'effectue témoignant des mêmes qualités. Les violons viennent achever le fougueux canon, progressant l'un après l'autre par quintes et quartes comme les autres parties, jusqu'au premier violon. Notons la performance des trois autres violonistes qui n'ont cessé de briller à ses côtés depuis le début de l'œuvre. L'enthousiasme débordant du jeune Mendelssohn embrasant particulièrement ce presto final est porté avec force par les huit musiciens.

Le concert proposé par deux ensembles constitués pour la circonstance témoigne de la haute qualité d'instrumentistes hissant leur art au meilleur niveau, servant ainsi de modèle aux musiciens en herbe ou plus avancés du Conservatoire Huguette Dreyfus.

****1