Deux mille mélomanes sont installés dans les gradins qui font face à la conque acoustique installée dans le parc du château de Florans. Les micros de France Musique sont en place pour le direct du soir : à 21 heures pile, le Sinfonia Varsovia s'accorde. Nelson Goerner et Kuokman Lio entrent en scène. Le pianiste argentin semble à peine tendu, bien qu'il doive jouer les deux concertos de Chopin ! Un exploit tant ces pièces exigent que l'instrumentiste mobilise toutes les ressources physiques dont il dispose... et psychiques qu'il maîtrise beaucoup moins.

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

L'orchestre commence, le son est un peu opaque, épais, non sans raideur, mais le chef est bien décidé a pousser les musiciens à sortir d'eux-mêmes. Il y a parviendra dès qu'ils auront trouvé leurs marques dans l'acoustique forcément un peu sèche d'une conque. Goerner lance la phrase d'entrée du Concerto en mi mineur avec une assurance dénuée de toute nervosité, un son précis, sans dureté, qui se libère dans un merveilleux cantabile dès que le compositeur demande à son soliste de chanter. Quel Chopin stylé, élégant, sobre, rigoureux, sans aucun effet de manches, parfois traversé par des fulgurances pianistiques qui rendent euphorique. C'est du grand piano, châtié, rigoureux : Goerner contrôle tout, épaulé par un chef qui sait être à son écoute. Certes c'est un soliste facile, car il joue comme s'il était aux prises avec un concerto de Mozart. Il n'est pas du genre à bouger de tempo toutes les deux mesures, ni à se pâmer pour un oui pour un non. On pourrait même presque lui reprocher, c'est un bien grand mot, d'être trop classique... quand arrive le « Finale » où d'un coup, Goerner claque du talon et se met à danser avec une vivacité, une imagination sonore, un sens du rebond d'autant plus stupéfiants que le tempo qu'il adopte est très rapide ! L'Orchestre le suit sans la moindre hésitation. Triomphe !

Pendant que le soliste récupère, le Sinfonia Varsovia et Lio Kuokman se lancent dans la Symphonie Haffner puis dans l'Ouverture de Don Giovanni, de Mozart. Le chef Hongkongais, premier prix du Concours Svetlanov 2014, aime les phrases nettement découpées et articulées, la précision de la mise en place, faire entendre avec le plus de clarté possible tout ce qui se passe dans l'orchestre au prix, sans doute, d'un soupçon de raideur accentuée par le son mat renvoyé par la conque. Mais pouvoir ainsi apprécier la moindre incise, la moindre phrase des vents, chacun des pupitres de cordes n'est pas si fréquent, qu'on puisse bouder cette opportunité. Même si l'on se dit que la Cinquième Symphonie de Beethoven donnée le 10 août, par la même équipe, bénéficiait plus encore de cette esthétique que ce Mozart qui demande tout de même plus de fondu et de rêve.

© Christophe Gremiot
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Retour sur scène de notre marathonien du jour. Toujours aussi souriant, rasséréné d'avoir parcouru la moitié du chemin, Nelson Goerner doit maintenant affronter le Concerto en fa mineur. Si son premier mouvement est pianistiquement moins fatiguant que celui du Mi mineur, il est surtout d'une perfection de coupe, d'une absence de redites, d'une progression dramatique qui ne laissent aucun répit au pianiste dont la main gauche doit sans cesse pousser la main droite qui déroule une longue phrase quasi ininterrompue. Pas une note inutile dans ce mouvement parfait. Goerner est chez lui, plus encore qu'en première partie de soirée : ce qu'il fait est admirable de rigueur, de chant orné, de profondeur expressive sans aucune concession. Le deuxième mouvement sera tenu, chanté avec une tension sans relâche, comme un air d'opéra, un son diaphane. Le « Finale » ? Il sera lui aussi placé sous le signe de la danse, d'autant que le Sinfonia Varsovia et le chef s'en donnent à cœur joie. Rythmique serrée, bondissante, phrases lancées comme des fusées, portées par un accelerando général qui culmine dans les dernières pages où tant de pianistes fatiguent au moment où il faudrait enfoncer encore le pied sur l'accélérateur. Pas Nelson Goerner qui se couvre de gloire en servant Chopin à la perfection. Triomphe : les pieds tapent les gradins. Quel raffut ! Deux bis : le Nocturne op. posthume de Chopin joué avec une sonorité de diamant et le Nocturne pour la main gauche de Felix Blumenfeld qui, bien avant le Concerto en ré de Ravel, fait tout pour faire croire que dix doigts parcourent le clavier.