Le Théâtre des Champs-Élysées est pour ainsi dire comble pour le récital de Nikolai Lugansky. Le pianiste a réussi à rallier Paris depuis Moscou où il enseigne au Conservatoire Tchaïkovski et vit avec sa femme et ses trois grands enfants. Quant il entre sur scène, le musicien fait une tête de six pieds de long. On le sent tendu, prêt à devoir éventuellement affronter les lazzi d'un membre du public hostile à sa présence, comme il le serait à celle de tout interprète russe, à cause de la sale guerre que Poutine fait à l'Ukraine. 

Nikolai Lugansky
© Jean-Baptiste Millot

Lugansky salue, le visage fermé, s'installe et commence à jouer au superlatif du piano Prélude, Aria et Finale de César Franck. Tant de douceur, ce son qui flotte au-dessus du piano, si chantant, si clair et dans le même temps si profond ne sont pas de ce monde. On est happé par cette éloquence sans ostentation dans une œuvre difficile à faire passer en public tant elle est subtile, intérieure et d'une complexité harmonique et contrapuntique difficile à animer. Ce soir, on est subjugué par la façon dont Lugansky fait vivre la polyphonie et dont il restitue à chacun des trois mouvements son atmosphère. Son jeu respecte scrupuleusement les nuances, dont les effets assez organistiques voulus par Franck – comme ces « ppp » opposés aux « ƒƒƒ » du plein jeu – ne sont pas les plus facile à restituer. Chaque voix est clairement énoncée, mais le musicien donne à chacune son individualité, sa couleur, son éloquence... tout en les fusionnant. Lugansky entend tout, sa pédalisation est parfaite et la façon qu'il a d'investir chaque note, chaque silence sans une once de sentimentalité délivre cette musique de la tentation sulpicienne. Rarement on aura entendu cette pièce jouée avec une telle liberté agogique, une telle souplesse au sein d'une conception d'ensemble tenue de main de maître. 

Mais ce n'est « rien », si l'on ose s'exprimer ainsi. La Sonate « Appassionata » de Beethoven qui suit va nous entraîner dans un monde plus violent. Cet opus 57, Lugansky vient de l'enregistrer de façon magnifique en le sculptant dans le marbre (harmonia mundi). En public, la tension, l'engagement sont tout autres que dans le silence du studio. L'Allegro assai initial devient un grand mouvement « symphonique » dont les contours bougent en permanence au sein d'un tempo de base parfaitement tenu. La musique avance de façon irrépressible, tendue, prête à craquer sans aucune surcharge expressive, tout vient des tensions et détentes, de l'articulation, de l'intelligibilité des phrases, des syllabes et des mots, des couleurs orchestrales dont le pianiste pare son jeu. La façon dont Lugansky se glisse dans les transitions qui relancent le mouvement est digne d'un Wilhelm Furtwängler, d'un Claudio Arrau. C'est grandiose. Il attendra quelques longues secondes pour se lancer dans les variations du second mouvement enchaînées à un finale qui est ce soir un écho libérateur du premier mouvement dont il prolonge l'expérience spirituelle et dramatique jusqu'à sa résolution tragique et cataclysmique. Triomphe. Tout à l'heure après le récital, devant le Théâtre, il sera question parmi les discussions de cette Appassionata historique. 

On pourrait d'ailleurs partir maintenant plein de musique pour des jours et des jours. Mais il y a une seconde partie à ce récital. La Sonate au « Clair de lune » de Beethoven et Prélude, Choral et Fugue resteront sur ces sommets d'inspiration et de maîtrise, qui nous rappellent la phrase de Vladimir Horowitz : « Sans technique, un pianiste est un amateur. Sans cœur, c'est une machine. Sans intelligence, c'est un désastre. » 

Trois bis dont l'Étude op. 8 n° 12 d'Alexandre Scriabine font exulter le public. Lugansky y sort de lui-même pour exprimer l'indicible d'une musique qui fait perdre la tête au public terrassé par le climax expressif d'un poème tragique qui se rit des convenances pianistiques. Le pianiste revient pour distiller une des Romances sans paroles de Mendelssohn, bis plus lyrique et serein. Une ovation debout salue Lugansky qui ne tarde pas à sortir du Théâtre pour signer dans la rue quelques autographes. Des pianistes sont là qui viennent le saluer, Tanguy de Williencourt, Momo Kodama et, surprise, Alexander Malofeev tout juste arrivé du Canada où ses invitations ont été annulées, alors même qu'il avait courageusement pris fait et cause contre cette guerre. Le jeune homme est là parce qu'il admire son confrère dont il nous dit qu'il est aussi  : « une grande et belle personne ». Voici Malofeev apatride pour les semaines qui viennent, sa famille à Moscou, sans le sou, mais heureusement aidé par des amis et annoncé, le 22 mars, au Théâtre La Spezia de Sarzana, près de Pise. 

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