Trois pianistes : Aline Piboule, Beatrice Berrut et Claire Désert ont présenté chacune un superbe récital au Musée Océanographique de Monaco, le 13 avril dernier, lors de la « Nuit du Piano » proposée par le Printemps des Arts de Monte-Carlo. Avec une génération d'écart environ, Beatrice Berrut et Aline Piboule d'un côté, Claire Désert de l'autre témoignent d'ardentes passions et du talent capable de les sublimer. Cependant, le jeu d'Aline Piboule souvent merveilleusement primesautier et celui de Beatrice Berrut façonné par la fougue lisztienne ont quelque chose de volcanique, tandis que la déjà longue carrière et le caractère de Claire Désert concentrent ces mêmes qualités en une intériorité prodigieuse d'intensité et de maîtrise.

Aline Piboule © Alain Hanel
Aline Piboule
© Alain Hanel

Un étonnant fil conducteur, constitué par trois extraits des 8 pièces pour orgue de Mauricio Kagel, soumet, par intervalles au cours de la soirée, certaines sources musicales traditionnelles à une réinterprétation contemporaine. Le toucher léger et souple d’Aline Piboule donne aux gammes indiennes du « Raga » une séduisante résonance. Plus tard, Beatrice Berrut infléchit un instant la puissance de son jeu entre Schumann et Liszt pour livrer un « Ragtime-Waltz » plein d'humour. Enfin, Claire Désert maintient tout au long de la troisième pièce retenue, « Rosalie », une ligne mélodique entraînante pour clôturer le concert. Ce morceau a été précédé, en ouverture du récital de Claire Désert, par une autre pièce de Mauricio Kagel : À deux mains, joué avec une souplesse et une richesse sonore remarquables.

Le programme personnel d'Aline Piboule offre un romantisme interprété de manière très habitée. Le jeu délié et clair de la pianiste dégage les lignes thématiques des deux premiers mouvements de la Sonate pour piano n° 14 de Schubert. Les accords sont source de fortes impressions, allant d’une pose énergique aux nuances les plus pianissimo. Le finale virtuose s’avère irrésistiblement entraînant. Une touchante poésie se dégage ensuite du lied de Schubert Auf dem Wasser zu singen dans sa transcription par Liszt. Le piano inspiré se loge dans l'espace ouvert par l'absence de voix humaine. Un peu plus tôt, La Mort d'Orphée de Gluck (transcrite par Sgambati) a fait pareillement entendre une sorte de récit consolateur à la main droite, ponctué de somptueuses sonorités à la main gauche. Toute pénétrée d'expressivité romantique également, l'interprétation de la Barcarolle opus 60 de Chopin séduit enfin par une fluidité rythmée d'heureuses pulsations, contrastant avec les élans et l’impression de force qui a émané de la Barcarolle n° 5 de Gabriel Fauré.

Aline Piboule réserve en outre une part de son récital à des contemporains de Kagel, défendus avec soin : l'écoulement goutte à goutte du Wasserklavier de Luciano Berio est délicatement donné à entendre, avec une application toute classique. Entre les deux barcarolles, « Dream Images » de Crumb fera enfin étonnamment surgir, au sein de la composition, les traits virtuoses d’une fantaisie de Chopin…

Beatrice Berrut © Alain Hanel
Beatrice Berrut
© Alain Hanel

Pour sa part, Beatrice Berrut concentre son récital sur le romantisme de Robert Schumann – avec la Grand Sonata en fa mineur opus 14 – et de Franz Liszt avec la Totentanz pour piano seul. Elle s'en écarte cependant pour une excursion vers la Partita n° 2 en ut mineur de Johann Sebastian Bach. Elle y affiche souvent une belle virtuosité, un équilibre expressif entre les deux mains. Dans la Grand Sonata de Schumann, le jeu se déploie brillant et éloquent dans l'« Allegro » et le « Scherzo » tandis que les variations de l’« Andantino » sont abordées avec une extrême délicatesse, faisant de ce mouvement un moment particulièrement émouvant. Le finale est tout aussi finement travaillé et laisse une agréable impression : les lignes s'entrecroisent avec une agilité déconcertante, constituant une conclusion plus pétillante que romantique.

Beatrice Berrut clôture son récital avec la redoutable Totentanz de Liszt, suscitant de vibrantes acclamations. Tantôt son interprétation revêt la forme de l'angoisse, sous un puissant grondement d'orage, tantôt elle s'apaise face au caractère fatal de la mort ou à l'écoute d'une voix consolatrice. Un inépuisable registre de sentiments est ainsi ouvert sur le clavier que gammes et glissandi parcourent fébrilement. Effets saisissants, prodigieuse vivacité, ensemble hautement maîtrisé.

Claire Désert © Alain Hanel
Claire Désert
© Alain Hanel

Peu après, Claire Désert s'installe à son tour au piano pour un programme Schumann, outre les deux pièces de Kagel déjà citées. Dans la Romance n° 2 opus 28, la pianiste crée d'emblée une atmosphère inspirant calme et rêverie. Dans cette page chargée d'émotion, elle traverse les développements de manière pénétrante jusqu'au diminuendo de la cadence finale si délicatement conduit.

Au centre de ce récital, la grandiose Fantaisie opus 17 qui requiert d'immenses ressources expressives. Claire Désert trouve ici une clarté rendant immédiatement saisissable les plus discrètes nuances entre les sentiments, nuance qu'un lyrisme effervescent étoufferait. L'interprétation est faite de grands mouvements d'enthousiasme mais ne donne jamais l'impression d'un déchaînement de passions. La profondeur de son expérience, la formidable maîtrise de son clavier donnent à Claire Désert une aisance qui lui permet d'être entendue sans avoir recours à quantité d'effets superfétatoires. Ainsi, l'enchaînement des innombrables nuances de force et de tempo intervient avec une apparente facilité au cours du premier mouvement, ne cessant, avec la pureté du son, de soutenir une écoute fascinée de l'œuvre.

Plein d'une puissante énergie mais sans effort apparent, le deuxième mouvement précède un finale parcouru avec une infinie sensibilité. Aucune de ces qualités n'est perdue dans la pièce suivante : la Novelette n° 2 opus 21 conclut le programme Schumann dans une étourdissante virtuosité.

*****