La soirée « Offenbach colorature » clôturait lundi soir la série de concerts organisés au Théâtre des Bouffes du Nord dans le cadre du Festival du Palazzetto Bru Zane. Pour ce concert consacré à la virtuosité — vocale mais aussi instrumentale — offenbachienne, Jodie Devos et l'Ensemble Contraste reprenaient en partie le programme du disque homonyme, sorti au début de l'année chez Alpha Classics. Placée sous le signe d'une bonne humeur contagieuse, la soirée a toutefois rapidement fait oublier le format discographique et sa perfection parfois abstraite.

Jodie Devos © Marco Borggreve
Jodie Devos
© Marco Borggreve

Faute d'un orchestre symphonique pour accompagner la chanteuse, le premier tour de force de la soirée était de proposer des transcriptions pour ensemble réduit (une clarinette, un alto, un violoncelle et un piano) de cette multitude d'airs tirés d'opéra-comiques, d'opérettes et de fééries plus ou moins connues du compositeur. Les arrangements, réalisés par Johan Farjot, le pianiste de l'ensemble, apportent une grande cohérence et rendent justice à l'orchestration d'Offenbach, notamment dans la romance d'Elsbeth où la voix s'entremêle à la ligne de clarinette avec subtilité.

C'est avec beaucoup de naturel que Jodie Devos entre dans ce programme virtuose et dévoile toute la palette de ses aigus cristallins. La chanteuse enchaîne les vocalises pyrotechniques avec une vélocité et une précision déconcertantes, sans toutefois tomber dans une perfection vocale stérile. La virtuosité est constamment présente mais elle sert à donner chair à cette myriade de personnages offenbachiens. Elle se fait tantôt mécanique (l'air d'Olympia des Contes d'Hoffmann), tantôt hâbleuse (le rondo de Ciboulette dans Mesdames de la Halle), avec des accents plus mélancoliques (la romance d'Elsbeth dans Fantasio) ou douloureux (la romance de Rosée du Soir dans Le Roi Carotte). Même dans le registre haut, la maîtrise de la diction est irréprochable. Toutes les paroles sont intelligibles – qualité indispensable dans ce répertoire – à tel point que les textes fournis dans le programme apparaissent bien inutiles. Dans les plus extravagantes circonvolutions de la ligne vocale, le rythme reste parfaitement précis et le style piquant. La chanteuse se permet même quelques variations supplémentaires dans les vocalises de certains airs. Nul besoin de costumes ni de décors, Jodie Devos est un théâtre à elle seule. Dans certains airs (Mesdames de la Halle, Les Bavards) où elle doit imiter la voix d'autres personnages, le chant se fait polyphonie tandis que la soprano passe avec aisance d'un extrême-grave très timbré au registre aigu de la voix. L'air d'Olympia et les couplets d'Eurydice, deux pièces très attendues dans une telle soirée, sont interprétés avec maestria.

Les morceaux instrumentaux, permettant à la chanteuse — mais aussi à l'auditeur — de reprendre son souffle entre deux vocalises, ne sont pas en reste en matière de difficulté technique. Parce qu'elles permettent de souligner à quel point les airs d'Offenbach singent avec malice la virtuosité instrumentale – notamment le jeu perlé pianistique ou encore le staccato volant des violonistes –, les respirations instrumentales sont un contrepoint opportun aux pièces vocales. À tour de rôle, les instrumentistes de l'Ensemble Contraste font étalage de leurs qualités de solistes. Dans l'arrangement d'Harmonies du soir, l'altiste Arnaud Thorette déploie tout un jeu subtil d'harmoniques ; dans le Pot-pourri en forme de fantaisie sur Orphée aux Enfers, le clarinettiste Jean-Luc Votano déploie un son chaud et délié ; dans Les Larmes de Jacqueline, le violoncelliste Antoine Pierlot dévoile toute l'ampleur de son vibrato. Enfin, l'amusant arrangement de l'air du Brésilien, tiré de La Vie Parisienne, voit les instrumentistes se donner la réplique avec agilité et jubilation.

Rappelée plusieurs fois par un public subjugué, Jodie Devos n'est pas sortie de scène sans le régaler à nouveau de quelques airs tirés de Boule de Neige et des Bavards. Lundi soir aux abords des Bouffes du Nord, il n'était pas impossible de croiser des passants, entraînés par l'enthousiasme des concertistes, fredonner un sourire au lèvres : « Je suis la petite fruitière / Que jalousent tous les marchands » !

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