Pour sa trente-huitième édition, le Festival International de Piano de la Roque d'Anthéron avait invité Arcadi Volodos pour son concert d'ouverture. Vieil habitué des lieux que l'on avait applaudi lors d'un récital qui marqua l'orée de l'incroyable chemin qu'il a fait depuis, le pianiste d'origine russe qui vit depuis des années à Madrid étant souffrant, il a été remplacé par le tout jeune russo-lituanien Lukas Geniušas qui a tenu à jouer le Troisième Concerto de Beethoven annoncé.

Lawrence Foster © Christophe Gremiot
Lawrence Foster
© Christophe Gremiot

Et si la surprise dans un festival de piano était venue de l'orchestre ? Ce ne serait finalement pas étonnant dans cette manifestation pas tout à fait comme les autres, dont l'histoire est émaillée de rencontres inattendues, de révélations insoupçonnables, de coups d'éclats artistiques riches en lendemains.

Disons-le tout net, l'Orchestre Philharmonique de Marseille avait été relégué au dernier rang des orchestres français par Christian Merlin dans un article du Figaro, il y a quelques années. Je ne me réfugie pas derrière le jugement d'un confrère, car j'ai quelques souvenirs cuisants de la formation jouant dans la fosse de l'Opéra de la ville, de ceux qui plonge le mélomane comme le critique et bien des artistes dans le désarroi, tant ruines et désolation s'y faisaient entendre. Comme toujours, les musiciens eux-mêmes étaient pour partie, mais pour partie seulement, victimes d'une politique municipale erratique sans laquelle Marseille, deuxième ville de France à côté de Lyon..., ne serait pas Marseille.

Et voilà que le chef américain Lawrence Foster arrive en 2012 à la tête de la formation : une nomination inattendue qui va tout changer et dont les résultats vont être stupéfiants. Foster a dirigé quelques-unes des meilleures institutions symphoniques européennes, a travaillé dans les meilleurs opéras, enregistré quelques magnifiques enregistrements dont celui d'Œdipe, l'opéra de Georges Enesco. Ce n'est pas une star, c'est un chef qui connait son métier, le répertoire et ses marges souvent passionnantes, dont le répertoire est long comme le bras et qui sait comment faire jouer et progresser une formation. Ce 20 juillet, les « Marseillais Philharmoniker » ont joué avec une cohésion, un enthousiasme, une verve, une subtilité inoubliables un programme qui ne leur faisait aucun cadeau : l' « Ouverture », l' « Adagio » et le « Finale » des Créatures de Prométhée, le Troisième Concerto et la Symphonie « pastorale » de Beethoven. L'apothéose donc du répertoire symphonique viennois, avec cet écho joyeux de la Symphonie « héroïque » dans les Créatures. Nous croira-t-on si l'on dit que certes les musiciens marseillais n'ont ni le poli gourmé de Vienne, ni la puissance de Berlin, ni la virtuosité fabuleuse de la Radio bavaroise, mais qu'ils ont bien plus que cela qui pousse à la transcendance : la volonté d'en découdre, de prouver qu'ils sont là et bien là, qu'ils sont ce maillon essentiel de la vie culturelle qu'aucun disque et qu'aucun concert de formation invitée ne peuventt remplacer.

Lawrence Foster, Lukas Geniušas © Christophe Gremiot
Lawrence Foster, Lukas Geniušas
© Christophe Gremiot

Sous la baguette de Foster qui leur fait confiance et ne cherche pas à tout diriger mais au contraire renvoie chacun à sa part de responsabilité, comme le font les meilleurs chefs baroques et les meilleurs chefs tout court devrais-je dire, les musiciens marseillais ont joué avec acuité, justesse, présence, engagement physique et émotionnel total. Leurs lectures avaient quelque chose d'essentiel : elles nous ont replongé dans un temps fort ancien où l'on découvrait ces œuvres sans se préoccuper de savoir qui jouait ou dirigeait, marqué à tout jamais par le tutti introduisant l'Opus 37 de Beethoven, par le commencement de la Pastorale comme par son « Orage », par des tempos toujours justes, des articulations franches, des pupitres de cordes aux archets longs et aux mains gauches incrustées dans les cordes, n'hésitant jamais devant les attaches franches tant elles sont ensembles, aux vents prenant tous les risques... Plus tard on prendrait conscience que Bruno Walter ou Carl Schuricht officiaient. Ce soir, Foster et ses musiciens sont notre madeleine proustienne. Ils ont tout cela sans réserve aucune.

Sentiment troublant qui remet quelques pendules à l'heure : le Philharmonique de Marseille a certes encore du chemin à faire sur le plan instrumental, même s'il peut être fier du bond qualitatif réalisé - aucun orchestre hexagonal n'aura fait avant eux -, en si peu de temps, pour arriver au niveau des meilleurs, mais il a quelque chose à lui qui est une leçon qui vaut pour tous. Il est en phase totale avec la musique qu'il joue comme si sa survie en dépendait, avec une discipline impeccable.

Lukas Geniušas © Christophe Gremiot
Lukas Geniušas
© Christophe Gremiot

Lukas Geniušas ? Grand piano, grand style, sonorité d'airain digne de celle de Gilels... toujours à l'écoute de l'orchestre, parfois même à son imitation quand il « pizze » sa main gauche à l'unisson de ceux des violoncelles et contrebasses, le jeune pianiste russo-lituanien joue aussi avec une distance qui peut être regrettée. Dans le premier mouvement, on admire davantage la facture de son jeu pianistique et la subtilité avec laquelle il organise son discours que le propos beethovénien lui-même. Dans le deuxième, Geniušas crée un détachement émotionnel qui plonge dans l'expectative, mais la radicalité de son jeu et tant d'assurance signent une personnalité qui ne suit pas les chemins habituels. Dans le troisième, notre pianiste joue le jeu batailleur et allègre de ce finale haut en couleurs, joyeux et dramatique, svelte et grandiose jusqu'aux accords finaux. Reste que l'on admire éperdument un tel jeu dont la maîtrise et la plasticité sont à placer très haut, à côté justement de celles d'Arcadi Volodos, tout en notant qu'il a quelque chose d'un brin dominateur et témoigne d'une conception du soliste un peu vieillote.

Ce soir, les Marseillais reviennent dans l'Apprenti sorcier de Dukas, l'Egyptien de Saint-Saëns avec Michel Dalberto et Le Tricorne de Manuel de Falla... S'il reste des places et si vous en avez l'occasion venez-vite à la Roque d'Anthéron.

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