Grand soir Salle Gaveau, Tedi Papavrami et Martha Argerich font une pause par Paris au cours d'une petite tournée européenne de concerts. Une longue file s'étend sur le trottoir : les mélomanes font la queue avant l'ouverture des portes. Chantal Fournier, maîtresse des lieux, s'en inquiète : « il va falloir changer cela et laisser entrer le public dans le hall pour qu'il soit au chaud et faire les vérifications du pass sanitaire juste avant l'entrée dans la salle. » La salle affiche complet, mais sa propriétaire nous confie que les concerts, récitals et autres activités de la salle sont de toute façon bien fréquentés depuis la réouverture. 

Martha Argerich
© Adriano Heitman

Martha Argerich et Tedi Papavrami entrent en scène. La pianiste marche du petit pas léger des Japonaises en kimono de cérémonie. Elle arbore son sourire malicieux de gamine espiègle quand elle salue le public et regarde son partenaire. Le piano est là, un grand Yamaha dont Argerich tirera des sonorités d'une diversité, d'une variété de nuances, d'une douceur aussi qui sont sa façon de rendre hommage à son ami de toujours Nelson Freire, mort le 1er novembre, quelques jours après qu'elle avait passé du temps avec lui à Rio où elle était venue lui fêter son anniversaire. 

Papavrami et Argerich se jettent un regard furtif et commencent à l'unisson. Enfin presque ! Le premier mouvement de la Sonate n° 8 de Beethoven part de façon tendue : l'intonation n'est pas parfaite et l'archet du violoniste est moins souple qu'attendu dans cette œuvre qui n'est pas loin d'être le sommet méconnu de la série. Le dialogue est pourtant immédiat : les deux musiciens respirent et pensent de concert, mais quelque chose dans la sonorité du violoniste reste en retrait ; Papavrami n'est pas sur son quant-à-soi, il est introverti, comme un diamant prisonnier de sa gangue. Dans le mouvement lent, il se détendra et son émouvante fragilité, sa sonorité fine, aérienne parfois, son vibrato anti-démagogique feront des merveilles dans un dialogue tendre, délicat, ouvragé qui se muera en course endiablée dans le finale où la pianiste prend le tempo et l'articulation ailée qu'y mettait Clara Haskil... en moins féroce cependant que sa consœur des temps anciens. 

Changement à vue dans la Sonate n° 2 de Prokofiev. Papavrami est chez lui dans cette pièce lyrique et ironique, si naturellement virtuose et expressive. Argerich déploie un art de chambriste qu'on ne connaît à aucun pianiste de sa génération, en ce qu'elle n'abdique rien de sa personnalité ni de son art pianistique, tout en portant son partenaire sur des sommets expressifs assez inoubliables. Le piano est bien évidemment grand ouvert, et jamais elle ne couvre le violon. Magnifique leçon ! Le public exulte. 

Après l'entracte, quand elle plaque les accords qui ouvrent la Sonate de César Franck, on n'entend pas les marteaux attaquer les cordes, mais des nappes de sons debussystes s'élèvent du piano, comme une main tendue à son confrère, une invite à prendre la parole. Moment de pure beauté qui marque à jamais. Et il en ira ainsi de toute la sonate, Argerich et Papavrami la jouant d'une façon si libre, si rhapsodique que toute barre de mesure est oubliée mais – attention ! – sans que la pulsation et le tempo de base ne bougent ; les transitions sont intégrées comme jamais dans cette forme cyclique si prévisible que le retour des motifs a souvent, par d'autres interprètes, la grâce d'un sac de ciment qui vous tombe dessus. Aucune césure entre les mouvements liés dans la résonance du précédent... Tout est allusif, coloré plus que dessiné, pure beauté, imagination sonore, finesse d'articulation, improvisation, émotion à fleur de peau, nostalgie. On entend que le violon a quelques petits problèmes de justesse, mais la musique ne souffre à aucun moment. Et l'on découvre dans la partie de piano des motifs secondaires à la main gauche, des accents jamais entendus jusque-là et l'on se demande bien pourquoi... tant ils sonnent naturellement sous les doigts d'une pianiste dont la quantité de nuances – sans une seule afféterie – qu'elle produit servirait à équiper une dizaine de ses confrères en manque. La longueur de la sonorité qu'elle tire d'un piano dont elle dira à l'entracte qu'il était « bizarre » défie même les règles de l'acoustique dans une salle, il est vraie, idéale. La meilleure de tout Paris, à n'en pas douter. 

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