Après les exceptionnelles réussites d’Alain Altinoglu dans Lohengrin et, plus encore, dans un Tristan et Isolde qui aura durablement marqué les esprits, c’est peu dire qu’on attendait avec impatience ce que le directeur musical de La Monnaie avait à offrir au public bruxellois dans Parsifal

Alain Altinoglu dirige Parsifal à Bozar
© Simon Van Rompay

Pour cette exécution de concert où les solistes chantent tous par cœur et se déplacent assez librement sur la scène du Palais des Beaux-Arts plutôt que de rester sagement assis à attendre leur tour le regard braqué sur la partition, on saura gré au chef français d’avoir opté pour une approche claire, énergique, allante et expressive face à une œuvre qui foisonne de tant de sujets et d’approches possibles : christianisme, chevalerie, souffrance, rédemption, mysticisme, sexualité, renoncement, amnésie, connaissance de soi, compassion... Et la liste n’est pas exhaustive. Ou pour le dire autrement, ce qui nous est donné à entendre n’est pas l’accomplissement d’un rite mais une interprétation aussi lucide qu’intelligente d’une partition infiniment riche et complexe. Il est même permis de penser que l’absence de mise en scène aura justement aidé le public nombreux et connaisseur – pas une toux en quatre heures de musique – à se concentrer sur la musique.

Alain Altinoglu a la chance de pouvoir compter sur la complicité inconditionnelle d’un orchestre en excellente forme, et certainement très content de pouvoir démontrer son savoir-faire au vu de tous plutôt que dissimulé dans la fosse de La Monnaie. Tous les musiciens sont à féliciter, aussi bien les cordes souples et ductiles, les bois pleins de caractère, les cuivres très sûrs et un timbalier en grande forme. Dans cet ouvrage où ils jouent un rôle si important, les chœurs de la maison bruxelloise – très bien préparés par Johannes Knecht – se montrent eux aussi sous leur meilleur jour.

Alain Altinoglu dirige Parsifal à Bozar
© Simon Van Rompay

Quant au plateau vocal, il est de premier ordre à une très regrettable exception près, puisqu’elle concerne le Parsifal incarné par le jeune ténor britannique Julian Hubbard. Le Heldentenor est certes une denrée rare, mais ce qu’offre ce chanteur – par ailleurs musicien sensible et acteur crédible dans ce difficile rôle de « chaste fol » – est vraiment insuffisant. Même s’il a quelques rares beaux moments, comme ce bref éclat dans le fameux « Amfortas, die Wunde » ou à l’extrême fin de l’œuvre, la voix est petite, peu colorée et quasi dépourvue de ce métal comme de cette articulation mordante qui fait le ténor wagnérien. On s’en rend particulièrement compte à l’acte II, où il défend mollement sa vertu face à l’incandescente Kundry d’Elena Pankratova dont on se demande si elle ne va pas le manger tout cru. La soprano russe est non seulement une véritable force de la nature à la voix puissante et parfaitement conduite, mais s'avère aussi une captivante tragédienne.

La distribution masculine est donc dominée par le Gurnemanz d’une infinie noblesse de Franz-Josef Selig, qui allie une basse chaleureuse à une ligne de chant impeccablement conduite et une diction parfaite. Baryton expressif et clair, Werner Van Mechelen incarne un Amfortas pécheur et torturé, accablé de douleur. Mais la grande révélation de cette soirée vient du baryton-basse chinois Shenyang qui se produisait pour la première fois à La Monnaie dans le rôle de Klingsor : timbre de bronze, diction allemande impeccable, acteur plein de caractère dans ce rôle de maléfique et venimeux magicien. Timbre sombre, autorité naturelle, la brève apparition de la basse russe Konstantin Gorny en Titurel impressionne également fortement – on en redemande. Tous les autres rôles (chevaliers du Graal, écuyers, filles-fleurs) sont excellemment tenus, avec une mention particulière pour la Voix céleste d’Iris van Wijnen. Et c’est sur un triomphe mérité que se conclura cette belle et longue soirée.

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