En cette fin de Semaine sainte, la Philharmonie de Paris affichait complet pour les deux passions de Johann Sebastian Bach, très attendues, à commencer jeudi soir par la Saint Matthieu, dirigée par Jordi Savall.

Jordi Savall © David Ignaszewski
Jordi Savall
© David Ignaszewski

Dès les premières notes, on comprend que ce qu’il va nous être donné d’entendre est une Passion d’une grande clarté et d’une grande précision. Le travail minutieux de Jordi Savall, dans l’analyse et la direction, aboutit à l’exposition d’une sorte de paysage fractal, dont reliefs, motifs et couleurs s’offrent à la compréhension et à la contemplation du spectateur, quelle que soit sa spiritualité. La grande salle Pierre Boulez n’est certes pas la Thomaskirche de Leipzig (où l’œuvre fut créée en 1727, sans doute le Vendredi saint) et sa spatialité est loin d’être idéale pour tirer le meilleur parti dramatique du dialogue entre les deux orchestres, les deux chœurs et les solistes, mais pour peu qu’on soit placé au centre du parterre, au moins en a-t-on une perception bien équilibrée.

Équilibre, tel semble être justement le maître-mot de la proposition qui nous est faite. Équilibre entre les deux parties en premier lieu : la progression dans l’intensité du drame n’est pas réellement perceptible si ce n’est à travers les mots eux-mêmes. On est ici aux antipodes de la ferveur effusive et de la dramatisation outrancière. La narration est fluide et factuelle, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit totalement dépourvue d’affect. Quelle que soit sa nature, l’émotion est en effet présente mais, à l’exception de quelques vrais moments de grâce, elle est toujours contenue – parfois même occultée. Ainsi l’invitation à la prière du chœur d’introduction « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » est-elle d’une sobriété assez détachée. C’est encore plus flagrant dans la dernière aria « Mache dich, mein Herze, rein » et le chœur final « Wir setzen uns mit Tränen nieder », dont le tempo rapide n’invite pas à la paix ni au recueillement. Malgré cette relative froideur, le chœur de la Capella Reial de Catalunya et la Maîtrise du Conservatoire de Dole font preuve d’une grande précision et toutes leurs interventions sont parfaitement maîtrisées.

Pour ce qui est de l’orchestre – des orchestres en l’occurrence –, Le Concert des Nations illumine littéralement l’espace et soutient la tension, toujours avec beaucoup de mesure, du premier au soixante-huitième numéro de la partition. Les ensembles et les solos sont d’une belle richesse et d’une totale limpidité. Pourtant, ce brillant exposé ne parvient que rarement à susciter l’émotion : il faut par exemple compter sur la tendresse du hautbois d’amour ou celle de la flûte pour créer un de ces moments suspendus où l’on retrouve pleinement l’âme de la musique de Bach.

La distribution est de haut vol, menée par un Évangéliste remarquablement incarné par Florian Sievers, tout imprégné de l’esprit du Cantor – il a étudié au conservatoire et chante à la Thomaskirche de Leipzig. Sa narration est d’une grande clarté, parfaitement projetée et articulée. Le timbre, tout en chaleur et en rondeur, fait du ténor un conteur quasiment magnétique aux paroles duquel le spectateur est suspendu. Matthias Winckhler est un Jésus qui en impose par l’autorité naturelle qui irradie de son ample voix de baryton. Ainsi il traverse chaque étape du drame avec une égale distance, une égale hauteur et beaucoup de dignité, qu’il s’agisse de la trahison annoncée de Judas, de l’arrestation ou du supplice de la crucifixion. Avec son timbre si caractéristique, cuivré et empreint de noirceur, la voix de Marc Mauillon sied à merveille au personnage de Judas Iscariote. Le Ponce Pilate de Markus Volpert est tout en énergie, à l’image de sa gestuelle appuyée. Ce sont les voix féminines qui apportent sans doute la plus grande part de chaleur et d’humanité, qu’il s’agisse des servantes (Carmit Natan et Eulàlia Fantova) ou de l’épouse de Pilate (Elionor Martínez). Et l’on doit à Marta Mathéu un « Aus Liebe will mein Heiland sterben » dont la bouleversante et sublime beauté transperce littéralement le coeur.

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