Le projet de Benedikt von Peter – intendant du Theater Basel et metteur en scène de cette Passion selon saint Matthieu – relève du génie, par sa simplicité, sa dramaturgie si solide (Niels Nuijten) et son efficacité : faire jouer la Passion par un groupe d’enfants dans ce qui s’apparente alors à une grande catéchèse menée par l’Évangéliste. Ce n’est plus la crèche vivante de Noël mais celle de la Pâques qui nous est proposée, « des langes au linge » pour paraphraser Péguy, en contrefort et hommage à l’une des plus belles cathédrales sonores de l’histoire de la musique.

La Passion selon saint Matthieu au Theater Basel
© Ingo Höhn

Posons le décor : un dispositif bi-frontal encadre un carré blanc surélevé qui viendra accueillir une à une les étapes de la Passion rejouées par les enfants. Sont disposés : à cour et à jardin, l’orchestre ; de part et d’autre de la scène, le public ; dans la salle, le chef d’orchestre ainsi que deux chœurs – reprenant l‘idée originelle de Bach dans l’Église Saint-Thomas de Leipzig qui avait placé le public lové entre deux chœurs. Un troisième choeur, en appui des deux premiers, nous vient du balcon, « du ciel », évidence dramaturgique et vocale. Un Kinderchor complète l’édifice au milieu du public côté scène, littéralement en prise avec les différents chœurs : l’effet est grandiose. Au-dessus de l’estrade, des instantanés projetés, tirés des scènes rejouées, sorte de « chemin de Croix illustré » s’il en est. Enfin, entre les chœurs et les enfants appliqués s’activent les huit solistes, de noir vêtu, anonymisés, comme prolongement du public, tiraillés parmi nombres de passions contraires.

La Passion selon saint Matthieu au Theater Basel
© Ingo Höhn

Et l’édifice prend vie. Et la cathédrale s’illumine. Et le tombeau de Pâques s’anime. Le geste des enfants est maladroit mais juste, les voix sont fragiles mais humaines, les présences sont plurielles et fortes, l’attention dispersée ou béate : rarement scène théâtrale aura été si vivante et touchante. Chacun s’essaie à porter sa croix dans la scène 14. Les générations précédentes – que représentent l'Évangéliste, les solistes, voire le public – lèguent une sorte de mode d’emploi d’un monde à répéter. Mais ce monde est vicié et, face à la connaissance des adultes, l’innocence de l’enfance dans sa candeur, sa spontanéité est recréation et parole divine. C’est même une d’entre eux qui vient consoler l’adulte au moment du Jugement de Jésus, pendant l’air de l’alto « Können Tränen meiner Wangen » ! Ou à un autre moment, Pierre-enfant qui prend la parole, trois fois, pour dire avec humilité à la place du Pierre-soliste : « Ich kenne des Menschen nicht », je ne connais pas l’Homme. Façon de nous dire : « je ne connais pas le Mal », là où dans la Passion Pierre trahit Jésus.

La Passion selon saint Matthieu au Theater Basel
© Ingo Höhn

Puis une des enfants se fait dissidente. Elle part, claque la porte du théâtre puis revient à plusieurs reprises et disperse la pantomime. Cassandre chrétienne qui annonce un monde où « tout brûle » – sorte d’Apocalypse. Avant la fin, pendant le « Mein Jesu, gute Nacht », alors que l’Évangéliste endort tous les enfants, elle les éveille. Et dans un dernier message vidéo, chacun prend la parole autour d’un souhait pour un monde à venir, l’orchestre tient son dernier accord… « Ruhe », calme et silence.

La Passion selon saint Matthieu au Theater Basel
© Ingo Höhn

Il faut voir comme le rôle de l’Évangéliste, l’excellent Robin Tritschler, prend sens et vie dans cette version. Héraut dont chacun de ses « …und sprach zu ihm… » est l’occasion d’une renaissance du Verbe théâtral, comme un destin toujours rejoué et implacable qui nous saisit à la gorge. Son engagement scénique est remarquablement juste et son timbre chaleureux, clair. La soprano islandaise Álfheiður Erla Guðmundsdóttir retient aussi notre attention dans son « Aus Liebe » particulièrement consolateur, offrant un parcours plus homogène et constant que l’alto Beth Taylor, à la voix certes généreuse mais qui verse parfois dans l’affect. C’est aussi le cas du Jésus de Padraic Rowan, trop emphatique et romantique. Et malgré une joie affichée, la direction d’Alessandro de Marchi à la tête du Sinfonieorchester Basel, peu nuancée, à la battue assez scolaire, ne parvient pas du tout à relever le défi d’une telle architecture visuelle et sonore : les décalages chœur/orchestre ou entre les chœurs eux-mêmes sont souvent trop importants… Mais comment correctement diriger un tel dispositif ? Car si par endroits la cathédrale prend l’eau musicalement, la tentative hautement louable d’un chantier à ce point dense n’en reste pas moins sublime, nous rappelant l’excellence des propositions artistiques du Theater Basel.

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