Dans les années soixante, François Bayle parlait de logique biologique entre l’orchestre et la bande magnétique. Aujourd’hui Thierry Pécou n’hésite plus à invoquer « la poésie du magnétophone ». Bonsoir belle bergère, pour soprano, orchestre à cordes et sons fixés, conjugue les deux approches. Donnée en création mondiale vendredi à l’Opéra de Clermont-Ferrand, cette commande de l’Orchestre d’Auvergne et de l’Amta (Agence des Musiques des Territoires d’Auvergne) est d’abord et surtout un magnifique objet musical, entre la cantate profane, l’opéra minute et la pastorale héroïque revisitée. Réussite d’autant plus réjouissante qu’il s’agit d’une première. Donc d’un work in progress. Plus qu’une curiosité qui se distinguerait par l’insolite de sa forme et les composantes sonores qu’elle met en œuvre, cette page interpelle par l’étrangeté et la beauté de sa plasticité, ainsi que par l’émotion qui s’en dégage.

Karina Gauvin et l'Orchestre d'Auvergne, sous la direction de Roberto Forés Veses © Franck Boileau
Karina Gauvin et l'Orchestre d'Auvergne, sous la direction de Roberto Forés Veses
© Franck Boileau

Pécou n’en est pas à son coup d’essai. Sa Méditation sur la fin de l’espèce, écrite en 2017 pour violoncelle solo, six instruments et chants de baleine enregistrés, explorait déjà la consubstantialité entre des matériaux sonores très éloignés du point de vue de la physique des sons. Bonsoir belle bergère est le croisement d’un vénérable document ethnomusicologique, une sorte d’incunable du genre, avec sa version moderne interprétée par la soprano Karina Gauvin. D’un côté un document début de siècle dans son jus, avec friture parasite, grésillements, commentaires de témoins et autres dommages collatéraux, de l’autre la voix séraphique transfigurée de la soprano Karina Gauvin, portée par l’Orchestre d’Auvergne.

La patine des ans et une voix d’outre-temps venues d’une culture orale perdue d’un côté, et de l’autre une très cultivée perfection vocale mise en notes réglées ? Le risque était grand d’un décalage entre l’authentique rusticité d’une voix usée par la vie, androgyne, et une bergère poudrée sortie du Hameau de la Reine à Versailles. Or une cohabitation tout en finesse s’opère par glissements, en une sorte de capillarité sonore. Les subtiles fluidités et la sensualité champêtre de la soprano semblent invoquer les mânes de quelque divinité tutélaire. Pas de mixte contre nature, de melting-pot au forceps. Sans se renier, les voix s’appellent et se légitiment par-delà les âges, en un duo étrangement émouvant.

Le miracle tient aussi aux pupitres de cordes qui font le lien – organique cette fois, en imitant la vielle à roue – entre deux mondes, pour ne faire qu’un seul et même continent. L’acuité de la direction de Roberto Forés Veses n’est pas plus étrangère à cette réussite. La poésie si particulière à ce répertoire aussi pastoral que savant passe entre ses mains avec justesse et précision, sans outrer le côté tradition. Il n’en conserve et exalte que les saveurs et les parfums singuliers. Karina Gauvin le suit avec un bonheur manifeste. Le timbre est joliment fleuri, sensible, et la ligne élégamment tenue. La grâce de ses phrasés personnifie avec aisance la nymphe insoucieuse et inspirée de cette Arcadie inattendue.

Un port de voix non dénué d’une certaine distinction qu’elle va ensuite cultiver dans les dix Chants d’Auvergne de Canteloube. Là encore, la fraîcheur de l’émission fuyant le folklorisme réducteur et les débordements lyriques confèrent à ces chants un naturel spontané et une tendresse qui échappent à bien des interprètes. La plus belle vertu de cette fine coloriste s’illustre autant à travers la délicate nostalgie de « La Pastoura als camps » que dans « Pastourelle », délicate élégie ouverte sur un précieux solo d’alto. Capable de soyeux sons filés dans un « Lo fiolaïré » aux poignantes modulations, elle se révèle tout aussi pertinente mélodiste pour « Lo Délaïssado ». Des pages rayonnantes de fraîcheur qui atteignent grâce à elle l’essentiel : un mélange d’aisance et d’audace. En bref, de maîtrise technique. Forés Veses s’y trouve exactement dans son élément. En évitant avec beaucoup d’à propos les caricatures du terroir, il rend justice à ces partitions pleines de mystères et de profondeur. Ses Chants d’Auvergne sont autant de miniatures aux atmosphères contrastées et changeantes où s’illustrent David Walter, Orphée du hautbois, et la talentueuse Mathilde Caldérini, son alter ego à la flûte.

La transition avec la Sérénade symphonique en si bémol majeur opus 39 de Korngold s’opérait sur le registre des variations de couleurs, reliefs et climats qui rendent cette partition aussi délicate à cerner qu’à traduire. Forés Veses y trouve ses marques avec une sûreté déconcertante. Sans céder aux tendances postromantiques viennoises en usage, il privilégie la foisonnante exubérance qui la caractérise plus sûrement. Le chef de l’Orchestre d’Auvergne en comprend la liberté offerte et ouverte. Vision ambitieuse et énergique qui en offre une lecture plus cohérente.

Moralité : un concert riche en surprises, ainsi que le laissait prévoir en introduction le magnifique trio vocal Quaus de Lanlà, qui préparait le terrain à la Bergère de Pécou et aux Chants d’Auvergne de Canteloube. Il reste décidément encore beaucoup à apprendre de ces répertoires oubliés…

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