Encombrée de différents prototypes allant du pianoforte carré au Steinway moderne, la scène du Théâtre des Bouffes du Nord ressemble davantage à l’antre d’un collectionneur de pianos qu’à un espace de concert. Rien de plus normal : la Médiathèque Musicale Mahler et la Fondation Royaumont s’y sont installés pour deux jours d’un festival entièrement consacré à l’instrument et à ses déclinaisons. Bienvenue à « Pianos, pianos ».

Claudia Chan © Oriana Leman
Claudia Chan
© Oriana Leman

Le Steinway est le premier sollicité ce soir, d’une manière qui laissera les spectateurs pantois. L’œuvre y est pour quelque chose : dans Ama, Philippe Leroux s’évade dans des explorations virtuoses avant de se fixer soudainement sur une formule obsédante, qui tourne alors sur elle-même comme un lion en cage. Sans l’interprète du jour, la partition resterait cependant lettre morte : Claudia Chan ne se contente pas de jouer toutes les notes – ambition déjà plus que respectable quand on voit le niveau de technicité exigé –, son geste prend le chemin du compositeur avec la discipline d’une chorégraphie maintes fois répétée. Une hésitation du buste vient traduire un silence soudain, une pulsion du bras lance une envolée brusque ; puis le corps se fige, laissant les doigts seuls tisser la toile d’un processus répétitif. On ose à peine cligner des yeux devant un spectacle aussi total.

Discrète, presque effacée quand elle s’éloigne de son instrument, la pianiste sino-canadienne ne joue pourtant pas les bêtes de foire. Elle ne pousse aucun grognement, ne secoue pas sa crinière au-dessus du clavier, ne prend pas son tabouret pour une balançoire. Concentrée sur la justesse du geste, elle transforme ses intentions en jeu direct et sûr, avec une force qui est avant tout intérieure. Cela produit un piano puissant mais extrêmement soigné, avec une rare méticulosité d’articulation. Le virevoltant mouvement perpétuel des « Caténaires », deuxième des Two thoughts about the piano d’Elliott Carter, en sera la preuve la plus éclatante. À moins que ce ne soit Evryali, brillante conclusion de la soirée : jonchée d’accords martelés d’un bout à l’autre du clavier, cette pièce de Iannis Xenakis paraît auréolée d’une clarté inattendue. Au lieu d’aller droit à l’effet exigé quitte à malmener les notes, Chan se charge de tout : l’esprit et la lettre. Il est question de parachever l’ouvrage au disque ; on attend le résultat avec impatience.

En contrepoint de cette virtuosité moderne, totale et sans artifice, le programme intercalait des œuvres de Chopin sur piano d’époque, un splendide Pleyel de 1842. Quelques pièces pour quatre mains n’ont pas eu l’effet voulu. Les deux tandems – Benjamin d’Anfray et Edoardo Torbianelli tout d’abord, Laura Fernandez Granero et le même Torbianelli ensuite – n’ont jamais réussi à accorder leurs styles de jeu, les deux derniers cités allant jusqu’à produire des décalages et des erreurs étonnantes dans le Concerto en fa mineur.

Thème attitré de la soirée, la virtuosité est heureusement au rendez-vous dans la majeure partie des autres pièces solistes, où Benjamin d’Anfray propose de véritables performances pianistiques, dans un tout autre style que Chan. Tandis que sa consœur n’est qu’efficacité et sobriété, d’Anfray déploie une gestuelle souple et gracieuse, parfois maniérée dans les volutes que dessinent ses poignets. Ce style pourra sembler excessif ; il est cependant toujours placé au service d’un phrasé, d’un rubato, d’une articulation. Ainsi incarnée, la salve d’études et de mazurkas se déroule sans lasser un seul instant, le systématisme de l’écriture étant largement compensé par les inspirations du pianiste.

D’Anfray déploie sur le Pleyel un toucher de fin connaisseur qui n’hésite pas à aller puiser dans les limites du clavier, trouvant des nuances piano insoupçonnables et particulièrement savoureuses. Cette quête s’accompagne parfois d’un manque de clarté dans l’élocution, bien compréhensible dans les traits virevoltants de l’Étude opus 10 n° 7, plus gênant dans le motif descendant de la Mazurka opus 6 n° 3. On aurait tort de faire la fine bouche. Les arpèges diaboliques de l’Étude opus 10 n° 1 forcent l’admiration et concluent en fanfare la démonstration du pianiste. Avec son titre aux allures d’appel au calme, ce festival emballant aura finalement bien caché son jeu.

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