Au gré de ses balades en Île-de-France, le Festival d'Automne s'est trouvé dimanche à la Cité de la Musique pour le quatrième concert d'un cycle dédié à Claude Vivier, compositeur français de la fin du XXe siècle. Consacré aux arts contemporains, le Festival a plusieurs ambitions : non seulement d'accompagner des créateurs vivants, mais également de mettre en avant des artistes majeurs de notre passé proche. Claude Vivier rentre dans la deuxième catégorie, plus encore celle des créateurs qui, de par une vision décalée et une histoire dramatique, ont laissé derrière eux une marque profonde et précieuse. Le chœur Solistes XXI et leur chef Christophe Grapperon, ainsi que l'Ensemble intercontemporain, nous dessinent ce portrait.

Le concert s'ouvre sur Jesus erbarme dich pour soprano et chœur. La pièce dure à peine trois minutes. Elle est la plus ancienne du programme, reprenant les modèles de la psalmodie d'église comme un exercice d'écriture. Il se dégage de cette petite fabrication une émotion certaine, intense et captivante dès la première note. Vivier utilise ses dissonances avec douceur, et l’œuvre ne prend en intensité que quand le sens des paroles, « Jésus, prends pitié », refait surface telle une angoisse urgente. L'exécution du chœur est admirable : chaque chanteur se démarque par une voix unique mais leur cohérence, leur mise en place et leur investissement n'en finissent pas d'impressionner. Grapperon tient tous ses musiciens avec précision et sans grandiloquence. Cette introduction très à propos happe l'auditeur dans l'univers du compositeur, gagnant son attention pour le reste du concert.

Cinq Chansons pour percussions fait suite au voyage en Asie que Vivier effectua en 1976. Ce soir, l’œuvre est jouée par Samuel Favre, musicien de l'Ensemble intercontemporain. Les lumières se tamisent, Favre apparaît sur scène en grande chemise blanche. L'œuvre a quelque chose du rituel, de l'incantation. Qu'il lance de longues trames sur les changs – bols japonais au son ample et hypnotique – ou des traits endiablés sur le bonang – carillon de petits gongs aigres-aigus –, il transporte le public dans un ailleurs aussi culturel que spirituel, alternant encore une fois ces moments de calme et de panique dans l'écriture. Vivier, de confession catholique, explore une autre idée de l'intangible. Dans cette bulle, on regrette parfois quelques longueurs. Il s'agit de la pièce la plus longue avant l'entracte, et certains de ces sons apaisent tant et tant qu'ils font s'enfoncer le public dans les sièges, yeux fermés.

Glaubst du an die Unsterblichkeit der Seele ?, en français « Crois-tu en l'immortalité de l'âme ? », est une œuvre pour douze voix, trois synthétiseurs et deux percussionnistes. Dans cette installation massive, les rôles se mélangent. Les voix, par petites notes saccadées, se prennent pour des percussions. Le ténor soliste parle une langue inventée. Un des hommes aux claviers répète le titre en allemand, sa voix modifiée par son synthétiseur. On trouve des procédés d'écriture hybrides, des imitations : les voix semblent parler à l'envers, comme traitées dans un ordinateur. Elles se font altérées par des mains devant la bouche, suites de filtres artificiels qui rappellent l'influence de l'électroacoustique. Les musiciens, à la maîtrise sans appel, se muent dans la partition – on note malgré tout le ténor soliste, au rôle proéminent et au talent certain. La musique s'agite, sombre, prémonitoire, puis se calme pour laisser place au narrateur. Il raconte, alors que les musiciens s'effacent en nuances piano, le rêve de Claude Vivier. Sa fascination pour un jeune homme dans le métro. « Il sortit de son veston (…) un poignard et me l'enfonça en plein cœur. » La musique s'arrête.

Le silence n'en finit plus. Quelques mois après avoir achevé la pièce, Vivier est assassiné. Le criminel avait déjà tué deux autres homosexuels. Après s'être enfin rappelé de respirer, le public déverse ses applaudissements.

Un choc pareil laisse peu de place, après l'entracte, aux Quatre chants pour franchir le seuil de Gérard Grisey. La soprano Melody Louledjian est très impressionnante dans sa pertinence quant à l'interprétation du registre contemporain. Les musiciens de l'Ensemble intercontemporain montrent quelques approximations, donnant à entendre un début flou dans le premier mouvement, la « Mort de l'Ange ». L'équilibre des timbres manque de détail, faisant obstacle au phrasé. On remarque comme temps fort la « Mort de la Civilisation », dont l'étrangeté est très bien rendue par l'accompagnement lugubre, discret des musiciens, ainsi que l'expressivité de Louledjian. La « Mort de l'Humanité » est un grand finale, l'immensité du décor du déluge rendue réelle par la direction musicale de Michael Wendeberg. La soirée fascinante, emplie de déités et de mondes après la mort, laisse les plus pragmatiques remués. On attend avec impatience les derniers concerts-portraits sur Claude Vivier, et que l'automne dure toute l'année.

*****