Jumelé avec les concerts de vendredi 24 et dimanche 26, le Prom 9 du jeudi 23 juillet inaugurait un des cycles les plus exceptionnels des BBC Proms 2015 : la dernière étape (et le point culminant) du marathon Beethoven initié il y a quatre ans par Leif Ove Andsnes et le Mahler Chamber Orchestra. Au programme de la première des trois soirées du cycle : les concertos pour piano n°1 et 4 de Beethoven, ainsi que le stupéfiant ballet de Stravinsky Apollon Musagète. Une superbe aventure musicale, dont on attend la suite avec impatience !

Cela fait quatre années que le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes et le Mahler Chamber Orchestra sillonnent le monde pour donner leur programme Beethoven dans les plus grandes salles de concert. Inutile de préciser que Leif Ove Andsnes connaît désormais par  cœur - et sur le bout des doigts - les cinq concertos pour piano du maître… Et en plus de les jouer, il les dirige, depuis son piano sans couvercle positionné face à l’orchestre. Pour cette première nuit du marathon aux BBC Proms, là où s’achève son périple, il commence par le commencement et nous offre d’abord le Concerto pour piano n°1 en do majeur de Beethoven. L’aisance des interprètes se ressent dès la première note ; leur jeu est impressionnant de naturel, et surtout rayonne de plaisir, de musicalité, de passion. Cela est valable autant pour les musiciens d’orchestre que pour le soliste : les difficultés techniques ont été domptées depuis longtemps, les départs ont été travaillés des centaines de fois, l’interprétation a été peaufinée au fil des concerts ; en ce soir de Prom 9, le résultat est proche de la perfection. On apprécie l’équilibre entre piano et ensemble, qui sonne comme un évidence, les inflexions dans les nuances d’une homogénéité impeccable, la précision de chaque son (hauteur, rythme, couleur). Leif Ove Andsnes fait preuve d’une forme d’espièglerie très fraîche, qui reflète magnifiquement l’énergie et la joie du concerto. Si le piano a une belle sonorité claire et ne se confond jamais avec l’ensemble, c’est bien un esprit “musique de chambre” qui règne entre tous les musiciens, en ce sens où leur écoute les uns des autres et leur attention au mouvement d’ensemble ne faillissent jamais.

Petit changement de plateau pour laisser les cordes revenir seules sur scène, dans une configuration particulière, toutes debout sauf les cinq violoncelles assis en cercle au centre. Le ballet Apollon musagète de Stravinsky est écrit pour cordes seules, et c’est entre autres ce qui lui confère son caractère inhabituel. Mais cette musique en deux tableaux et variations, à la structure morcelée, est étonnante en tous points, déconcertante surtout en raison de ses harmonies mouvantes, qui se succèdent en se superposant, qui s’éveillent ou s’évanouissent d’une façon inattendue et font frissonner à chaque instant. Pris dans cette atmosphère, on ne pense pas au terme “néo-classique” de prime abord (évoquant une stylistique trop rigide), on a plutôt envie de qualifier l’œuvre de “surréaliste”, voire “mystique”. La partition est jouée à merveille, les cordes se répondent continuellement entre elles et le moindre rythme est extrêmement en place, ce qui permet à l’âme de la pièce de surgir. C’est un moment fascinant, à la beauté unique, indescriptible, ensorcelante.

Après cet intermède fantastique, le piano et les vents sont de retour sur le plateau pour le Concerto n°4 en sol majeur de Beethoven. Le premier mouvement confirme ce qu’on avait déjà compris dans le Concerto n°1 ; tout semble tellement parfait qu’il est difficile de songer à un seul détail qu’on aimerait voir changer ; l’œuvre est interprétée exactement comme on a envie de l’entendre. Les accents et les respirations sont travaillés de telle sorte à mettre en avant les différentes lignes mélodiques ou rythmiques qui structurent la partition. Tout est d’une harmonie limpide, sans effets inutiles et sans aucune incohérence. Le tempo est pris en charge par le pianiste, qui joue légèrement avec, mais sait toujours ce qu’il fait et le fait toujours en symbiose avec l’orchestre ! Le deuxième mouvement est tout simplement bouleversant. C’est un chant pur et nu, au souffle immortel, à la vérité profonde. Alors que tous les spectateurs retiennent leur souffle, désarmés devant une émotion si poignante, le troisième mouvement s’élance, et on est à nouveau emportés dans un tourbillon de gaieté, grâce au piano qui danse animé par une excitation inaltérable, bouillonnante de vie. Le bis (deux bagatelles de Beethoven) ne nous a pas suffi, on n’a qu’une hâte, entendre les autres concertos, et se laisser émerveiller toujours plus par l’inspiration inépuisable de Leif Ove Andsnes et du Mahler Chamber Orchestra.

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