Raphaël Pichon s’est déjà produit au cours des éditions passées du Festival de Pâques avec son ensemble choral et orchestral Pygmalion, dans les deux Passions de Bach en particulier, mais c’est en tant que chef de chœur qu’il investit ce soir la Cathédrale Saint-Sauveur. Intitulé Le Fil d’Ariane, le programme juxtapose des extraits a cappella très divers de dates de composition, s’étalant sur près de 800 ans, entre Hildegard von Bingen et Arnold Schönberg. Malgré ces grands écarts, l’auditeur n’aura à vrai dire pas le sentiment d’être égaré dans un labyrinthe, mais plutôt de suivre une agréable déambulation sans ruptures, marquant ainsi une certaine continuité et unité de l’histoire de la musique.

Raphaël Pichon et Pygmalion dans la Cathédrale Saint-Sauveur
© Festival de Pâques / Caroline Doutre

Dans le morceau introductif Deo gratias de Johannes Ockeghem, après les premières interventions en canon, certaines femmes parmi les 40 choristes cheminent justement depuis le transept pour venir prendre place dans le chœur… Effet acoustique assuré ! Comme généralement dans un si vaste espace à la réverbération accentuée, la compréhension du texte est rendue difficile, mais on perçoit tout de même le passage du latin à l’allemand de Richard Strauss et sa composition vocale Der Abend, ce saut de six siècles s’opérant curieusement avec un grand naturel. On admire la qualité de son de l’ensemble des pupitres, divisés parfois en multiples petits groupes de chanteurs qui varient idéalement les nuances demandées par le chef, entre notes enflées avec énergie et d’infimes pianos qui tendent vers le silence. Une petite pause est marquée, avec applaudissements, après Die zwei blauen Augen, tiré du cycle Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler et arrangé pour chœur par Clytus Gottwald, passage d’une grande douceur où le chef n’en marque pas moins très clairement le tempo.

Dans une atmosphère plus religieuse et en latin, on ressent la même fluidité pour passer du rare Jean Mouton (Nesciens Mater) à Anton Bruckner (Os justi) avant de continuer avec le morceau le plus ancien du programme. Dans cet Ave Generosa de Hildegard von Bingen, la soprano Perrine Devillers monte au balcon pour faire planer sa voix dans la cathédrale, pendant que ses collègues s’expriment bouche fermée. Ce moment magique, entre messe et psalmodie, se conclut en un chant qui s’éteint à petit feu.

Raphaël Pichon et Pygmalion dans la Cathédrale Saint-Sauveur
© Festival de Pâques / Caroline Doutre

Les grands sauts temporels se poursuivent, en juxtaposant un passage religieux de Vincenzo Bertolusi au non moins recueilli Im Treibhaus de Richard Wagner. Dans ce troisième des cinq Wesendonck Lieder, étude pour Tristan et Isolde qui sera créé sept ans plus tard, on en vient à penser à la souffrance délirante du héros en début du troisième acte, atmosphère parfaitement rendue par les forces vocales en présence.

Au cœur de l’exercice de composition vocale, Johann Sebastian Bach (Vor deinen Thron tret ich hiermit) qui suit ferait presque figure de moderne, avant Mahler à nouveau arrangé par Gottwald (Ich bin der Welt abhanden gekommen) et une nouvelle intervention au balcon, cette fois de la mezzo Anaïs Bertrand, qui montre tout comme sa consœur d’évidentes qualités de soliste. La dernière partie du programme fait intervenir Heinrich Isaac puis Arnold Schönberg pour terminer. Cette ultime pièce s’intitule Friede auf Erden (Paix sur la Terre), derniers mots qui résonnent à la fois avec force et douceur. S’il en était besoin, le bis accordé explicite encore davantage le propos, dans l’interprétation d’une prière de Hanna Gavrilets, compositrice ukrainienne décédée le 27 février au tout début de la guerre. Le fond de la cathédrale se pare de lumières bleues et jaunes, tandis que les phrases musicales sont énoncées par les solistes puis les choristes, pour s’achever en un chuchotement parlé de l’ensemble, plein d’émotion.

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