Avant que l’altiste Julian Boutin ne présente rapidement le concert-spectacle devant le public, celui-ci découvre déjà un plateau rempli d’instruments divers et intrigants : vielle à roue, gramophone, piano mécanique et, en fond de scène, un formidable orgue de foire. Fruit d’un intense labeur de quatre ans, ce spectacle « Barbarie » en quatre parties ne cherche pas à faire (re)découvrir des instruments atypiques et oubliés mais plutôt à retrouver le souffle qui anima des compositeurs-inventeurs du XXe siècle. Tout comme ces chercheurs de sons, le Quatuor Béla et le pianiste Wilhem Latchoumia bousculent les codes et interrogent l’auditeur à propos d’un monde d’automates avec lesquels ils interagissent – ou pas.

Le Quatuor Béla © Sylvain Gripoix
Le Quatuor Béla
© Sylvain Gripoix

Cette aventure est partagée avec cinq compositeurs auxquels a été commandée une œuvre pour cet effectif inhabituel. La première ouvre la partie « Au bonheur des machines » : Léopold et les automates, danse pour instruments acoustiques et mécaniques divers d’Albert Marcœur (né en 1947) dresse immédiatement un panorama des instruments à disposition, les musiciens se déplaçant parfois pour se retrouver à quatre voire cinq autour du synthétiseur et y jouer chacun avec un doigt une polyrythmie répétitive. Certaines parties jazzy, avec quelques scats, sont même teintées d’humour. Soudain, le piano mécanique intervient et semble rendu fou par l’interprétation des rythmes humainement impossibles de l’Étude n° 21 « Canon X » de Conlon Nancarrow (1912-1997). Le violoniste Julien Dieudegard et Wilhem Latchoumia calment ensuite cette frénésie mécanique avec l’« Adagio » de la Sonate pour violon et piano n° 1 de George Antheil (1900-1959), œuvre beaucoup plus sensible, comme une invitation au rêve.

La partie « Membres fantômes » débute avec la création de Nié de Noriko Baba (née en 1972) qui explore les sonorités très grinçantes des archets sur les cordes et du disque vinyle sur le gramophone, avant de faire entendre de très brefs extraits de chefs-d’œuvre musicaux avec de très brusques changements, tels des disques que l’on changerait sans ménagement. On ne peut que saluer grandement le talent des instrumentistes dans leur extrême vigilance ; car, outre la brutalité des changements de jeux et d’énergies, il ne faut pas perdre la cadence imposée par les instruments de l’orgue de foire (orgue, cymbales, tambour et xylophones lumineux) qui, évidemment, ne les attendraient sous aucun prétexte. L’admiration du spectateur n’est que plus grande lorsque le violoniste Frédéric Aurier interprète avec une réelle prouesse l’impressionnante Toccata pour piano mécanique et violon de Nancarrow. On retrouve douceur et poésie avec Arc-en-ciel, étude pour piano de György Ligeti (1923-2006).

Wilhem Latchoumia © Laetitia Perbet
Wilhem Latchoumia
© Laetitia Perbet

« Ce soir, je serai la plus belle pour aller danser » annonce la troisième partie, ce qui semble enthousiasmer le piano pneumatique qui s’emballe à toute allure dans un boogie, l’Étude pour piano mécanique n°3a de Nancarrow. S’annonce ainsi la création de Raphaël Cendo, l’intrigante Berlin Toccata. Le jeune compositeur n’a jamais caché chercher l’excès de matière et la perte de contrôle jusqu’à la saturation. C’est complètement le cas ici : les instrumentistes, les instruments et les lumières même se lancent dans un tourbillon dans lequel le spectateur ne sait plus où regarder ni qu’écouter. Après un peu mémorable quatrième mouvement du Quatuor à cordes de Ruth Crawford Seeger (1901-1953) et un Quintetto Barbaro de Marco Stroppa (né en 1959) plus ordinaire que les autres créations de la soirée, Julian Boutin annonce la dernière partie « Que reste-t-il de nos amours ? » Celle-ci présente la création du violoniste et compositeur Frédéric Aurier, Barbarie et Coda, qui porte évidemment bien son nom et utilise quelques instruments oubliés – strohviol (violon à pavillon), vielle à roue – et tous les autres déjà utilisés précédemment. Après des parties terrifiantes, fascinantes ou énigmatiques, les musiciens s’en vont un à un, laissant le gramophone, le piano mécanique et l’orgue de foire dialoguer, n’ayant vraisemblablement pas besoin du quintette humain pour s’exprimer.

« Barbarie » questionne : la mécanique instrumentale est-elle un combat perdu d’avance ou une rencontre transcendantale ? La question reste ouverte.

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