Redoutable et périlleux dans un même programme, que de faire cohabiter, avec le Quatuor n° 2 de Ligeti, Hypergraphie de Jeremias Iturra et Terres Fertiles de Robert Pascal, deux créations pour quatuor à cordes. Redoutable pour les deux compositeurs et périlleux pour le Quatuor Béla, leurs interprètes. Il y allait un peu de la réputation et de la crédibilité des uns et des autres en ce mercredi 14 novembre, troisième jour du 20e Festival Musiques Démesurées au Théâtre du Petit Vélo à Clermont-Ferrand. Frédéric Aurier, premier violon, et auteur de Musiques à danser (la quatrième pièce au programme), tire habilement son épingle du jeu : son œuvre est écrite… pour trio à cordes. Qui résiste à la confrontation avec Ligeti ?

Le Quatuor Béla au festival Musiques Démesurées © Roland Duclos
Le Quatuor Béla au festival Musiques Démesurées
© Roland Duclos

Comment prétendre se mesurer à ce chef-d’œuvre hors-normes qu’est le Quatuor n° 2, que Frédéric Aurier présente « liquide, solide et gazeux » ? Sans complexe à l’image des Béla ! Mais avec la volonté farouche d’en venir à bout sinon d’en épuiser les richesses et complexités. Ces quatre mousquetaires de l’archet ont le mérite premier d’en mettre en relief le caractère de vigilance de tous les instants. Notion fondée sur une extrême tension interprétative, une fluidité innée et une attention horlogère d’une syntaxe savamment désaxée. L’écriture en canon du premier mouvement témoigne de cette extrême sollicitude de l’instant saisi dans un geste d’arrachement des attaques, bientôt suspendues sur l’attente d’une nouvelle révélation. Les Béla possèdent cette technicité accomplie et cette spontanéité à articuler sans rupture la logique d’une progression inscrite en longs accords et déchirements. Ils conduisent l’auditeur au cœur d’une narration foisonnante en rebondissements sans en compromettre la structure. On est dans une heuristique continue qui construit, sollicite et légitime notre attention sans se relâcher. Elle s’affirme dans une violence hyper-contrôlée comme dans des pianissimo hiératiques.

Problématique que l’on retrouve dans Les Terres fertiles de Robert Pascal, sans que l’on puisse pour autant parler de similarité esthétique. Cette création initie un tellurisme ouvert sur l’attente d’une révélation qui se dérobe pour mieux éclater au grand jour. Une lecture inquiète dans ses respirations impromptues jusqu’à l’improbable. Un rythme qui s’étire et s’étonne en sifflements et halètements confondus sur d’impatients ostinatos, sur des Terres de contrastes et d’insistances, en quête d’horizons en constante mutation.

La recherche d’effets singuliers apparaît plus manifeste chez Jeremias Iturra. Les interprètes la situent plus explicitement dans la saturation du geste et sa posture sonore. L’insistance du trait soutenue par de brusques tensions vient en négatif de légères esquisses. Hypergraphie emprunte des parcours confrontés, sans complémentarité apparente, au contraire d’un Ligeti. Œuvre en rupture, œuvre d’extériorisation et d’extravertissements quand les précédentes affirmaient une « nécessité intérieure » selon le principe d’un Kandinsky. Ce qui fait de cette création mondiale une page aux accents explicitement graphiques et lui confère une visibilité et une plasticité sans détour, que confirme un final exacerbé et virtuose.

On quitte le relief, la culture « cultivée » de la forme en entrant dans les couleurs des Musiques à danser de Frédéric Aurier. Une sorte de gravitation festive et d’effluves multiethniques se fait jour, au détour d’une mosaïque de positionnements qui se confortent dans leurs dissemblantes complémentarités. Habiles échappées, repères et indices s’éprennent et se déprennent en questionnements sans réponse, en percussifs surgissements, ou suaves acidités.

Car la musique appartient d’abord à ceux qui la font vivre affirmaient en rappel le Quatuor Bela avec un magistral Microlude n° 5 de Kurtag. Qui en aurait douté tout au long de la soirée ?

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