Plus de vingt-cinq ans d’existence, mais toujours la même audace : le Quatuor de Jérusalem a encore de l’énergie à revendre. Il n’en fallait pas moins pour défendre l’exigeant Quatuor n° 2 de Korngold, donner dans la caricature avec Schulhoff et jouer la comédie sur du Desyatnikov. De la musique juive donc en ce mercredi soir au Théâtre des Champs-Élysées, mais pas n’importe laquelle : celle d’un cabaret imaginaire d’Europe centrale, aux saveurs d’entre-deux-guerres.

Hila Baggio et le Quatuor de Jérusalem © Karina van de Broek
Hila Baggio et le Quatuor de Jérusalem
© Karina van de Broek

C’est d’abord l’incroyable aisance des musiciens qui saute aux yeux. Aisance individuelle – même quasi dos au public, placé tout à droite, l’alto d’Ori Kam a une puissance stupéfiante – mais aussi collective, car chaque élan est uniformément partagé, même lorsque les musiciens sont à contre-archet. L’ironie grinçante des Cinq pièces pour quatuor à cordes de Schulhoff n’est qu’un prétexte pour exprimer cette agilité : il suffit de quelques attaques de violoncelle pour créer un rythme de jazz (« Alla Serenata »), de triolets d’alto pour donner l’illusion d’un orchestre trépidant (« Alla Tarantella »). Et puis, surtout, on est transi par un son d’une intensité incroyable, au contact de la corde sans jamais forcer, net quelle que soit la vitesse, pur même lorsque les violonistes s’aventurent sur le chevalet. La tension culmine dans le mouvement « Alla Tango milonga » et son caractère exagérément dramatique ; on pourrait trouver que le premier violon manque d’autodérision, mais on succombe à son chant fier et passionné.

On n’entre pleinement dans cette atmosphère de cabaret qu’avec la soprano Hila Baggio, qui campe en cinq chansons yiddish, avec quelques accessoires (une veste, un chapeau, un vinyle, un coffret), un personnage vaguement sulfureux. Dès les premières notes de « Varshe », elle impressionne par son impeccable diction – un germanophone pourrait presque comprendre le texte en yiddish – et une aisance scénique évidente qui sous-tend sa gestuelle de diva. La voix est celle d’une comédienne : parfois plaintive, souvent sarcastique, elle s’adapte au texte avant tout et explore sans crainte le registre parlé. Son aisance est tellement captivante qu’on en oublierait presque un timbre qui manque un peu de richesse et des aigus étriqués…

C’est cette voix de théâtre que mettent en valeur les arrangements de Desyatnikov, bien plus que les quatre instrumentistes, plutôt cantonnés dans un rôle d’accompagnement. Qu’à cela ne tienne : c’est l’occasion de remarquer leur impressionnant sens du rythme, qui pimente avec des attaques nettes et quelques contrechants bien placés le petit spectacle de Hila Baggio. L’écriture du compositeur semble tomber en déliquescence au fil des chansons : plutôt classique dans les deux premières, il s’autorise progressivement des dissonances de plus en plus surprenantes, un rythme de plus en plus syncopé et davantage de glissades humoristiques. Cette progression est soulignée par les musiciens, ce qui donne plus de relief à l’amer « Je ne veux plus voler, seulement prendre » qui clôt le cycle, les instrumentistes s’en allant un à un pour laisser la chanteuse seule sur scène.

Le théâtre amuse mais le clou du spectacle reste le quatuor lui-même, qui trouve chez Korngold un matériau de choix. Entre ironie des mouvements pairs et passion réelle des mouvements impairs, on pourrait perdre en cohérence ; au contraire, le Quatuor n° 2 est une fête dont les moindres reliefs sont mis en valeur – impossible de s’ennuyer. Le son plein, organique, des quatre instruments, qui constituent une pâte sonore souple et vivante, donne une profondeur inattendue à l’« Allegro ». Les contrastes de l’écriture y sont poussés à l’extrême : traits piqués presque mozartiens, accords dissonants évoquant le jazz posés sans vibrato, attaques toniques contre decrescendo délicats…

Plus monolithique, le « Larghetto » est une plainte sincère et sentimentale, et ses très longues phrases ininterrompues rappellent l’écriture viennoise du début du siècle, qui inspira largement Korngold. Par contraste, l'« Intermezzo » et l’explosive « Waltz » finale apparaissent au contraire comme de vraies danses. Le sens de l’ironie des Jérusalem, déjà à l’honneur chez Schulhoff, en exagère le sentimentalisme, les accents, vraiment burlesques, et le rubato théâtral, jusqu’à la danse infernale du finale, dont le public ressort épuisé mais ravi. En bis, l’« Allegretto pizzicato » du Quatuor n° 4 de Bartók creuse encore davantage cette veine de l’ironie et démontre, une bonne fois pour toutes, que le Quatuor de Jérusalem est certes virtuose, mais surtout doté d’un solide sens de l’humour.

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