Comment se faire une place au milieu des monstres sacrés de cette 9e Biennale du Quatuor à cordes à la Philharmonie ? Entre les Borodine, Artemis et autres Modigliani, le jeune Quatuor Goldmund se fraie un chemin avec le soutien du programme ECHO Rising Stars, et surtout une bonne dose d’ardeur juvénile.

Le Quatuor Goldmund © Gregor Hohenberg
Le Quatuor Goldmund
© Gregor Hohenberg

C’est un Haydn franchement primesautier qui ouvre la danse : dès les premières mesures de son « Allegretto », les enthousiasmants contrastes du Quatuor op. 76 n° 5 sont exacerbés. Ruptures dans les nuances, ruptures dans les timbres (le premier violon très brillant n’hésitant pas à vibrer abondamment face à un violoncelle plus discret) : les efforts pour varier le thème principal, qui revient sans cesse, sont visibles. L’ornementation de Haydn, élégamment soulignée lors des reprises, confère même à la mélodie un caractère libre, quasi improvisé. Le troisième mouvement est également animé par ce souci des ruptures (accents presque excessifs sur le dernier temps de la mesure) et des changements d’atmosphère (son très plein du « Menuet » contre espièglerie pianissimo du « Trio »).

C’est davantage l’impressionnante communication entre les musiciens qui frappe dans les mouvements pairs : formidable unité du timbre dans un « Largo ma non troppo » très legato, où les sons des quatre instruments se fondent au point que chaque soufflet est impeccablement synchronisé. Les brusques changements de caractère du finale, pourtant ici à nouveau accentués, sont également parfaitement réglés, en particulier chez les voix intermédiaires dont chaque attaque est strictement identique. Ce travail d’orfèvre n’occulte pas la théâtralité de la pièce et ses jeux de questions-réponses : impossible de s’ennuyer !

Passage obligé du programme Rising Stars, le Quatuor Goldmund a travaillé avec une compositrice contemporaine, Dobrinka Tabakova, pour la création de The Smile of the Flamboyant Wing (présenté pour la première fois ce soir en France). De toute évidence très à l'aise dans cette pièce qu’ils ont co-construite, les musiciens en soulignent d’abord l’inspiration minimaliste : un premier segment oppose une mélodie simple à des rythmes irréguliers – ici découpés avec une précision chirurgicale – en guise d’accompagnement. Malgré les explosions d’énergie que constituent quelques sommets aux rythmes pop, on se lasse vite de la monotonie de l’harmonie et de la mélodie, pas vraiment inventive. On préfère donc le segment central, plus contemplatif, très lumineux, où seul un chant indistinct de violon surnage au-dessus d’amples accords dissonants, qui mettent en valeur la justesse irréprochable et le son toujours plein des musiciens. C’est ce son que l’on retiendra finalement, et la lumière qu’il apporte à l’écriture de Tabakova.

Rien de mieux que le Quatuor n° 6 de Mendelssohn pour terminer en fanfare ; et une fois de plus, ce sont les contrastes que l’on remarque avant tout. Attaques fortissimo puis batteries pianissimo qui ouvrent l’« Allegro vivace assai », monumentales reprises de nuance, passage précédant la réexposition vraiment murmuré : aucun effet n’est épargné. On regrette seulement que les envolées du premier violon ne soient pas plus enflammées : faut-il y voir l'attention portée aux voix intermédiaires par un chambriste attentif ou un réel manque de brillance ? On aimerait tellement plus de rage dans ces traits impeccablement exécutés !

Si le scherzo est ensuite plus équilibré, avec des appuis balancés soigneusement soulignés par le violon, c’est cette fois un tempo plutôt raisonnable et des silences un peu courts qui ôtent une partie de sa tension dramatique au premier thème – heureusement, le deuxième, entonné d’un ton presque monocorde, est vraiment terrifiant. Mais le style des Goldmund semble s’épanouir encore davantage dans les deux derniers mouvements. Des portamento fréquents apportent aux mélodies de l’« Adagio », courte respiration, une touche très personnelle, malgré la nervosité de l’œuvre, toujours présente à travers des attaques incisives et un vibrato pressant.

La rage que l’on attendait depuis le début éclate enfin dans les traits diaboliques du finale : le son volontairement agressif, presque métallique du premier violon marque l’apogée de ce quatuor, finalement conçu comme un gigantesque crescendo. Le violon flamboyant n’éclipse pourtant pas ses partenaires : comme dans le reste de l’œuvre, les contrechants sont subtilement mis en lumière, les respirations toujours communes, les notes répétées des accompagnements sont jouées avec malice. De l’énergie, de la réflexion, et surtout un quatuor où chacun semble également mis en valeur : les Goldmund ont peut-être trouvé la recette du succès. 

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