Qui n'a pas rêvé d'un retour triomphal des Hagen dans le Quintette à deux violoncelles de Schubert, chasse gardée de Heinrich Schiff avant sa disparition ? C'était chose faite mercredi dernier au Gstaad Menuhin Festival en la personne de Sol Gabetta : une consécration, précédée en première partie d'un emboîtement judicieux de Bach dans Chostakovitch.

© Raphaël Faux
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Mercredi de grisaille et de forte brume. Les ocres et les motifs rupestres qui ornent l'église de Saanen n'en paraissent que plus engageants, tout comme cette douceur qui émane des premières mesures de l'Art de la Fugue. Dès le Contrapunctus I, c'est Lukas Hagen qui mène la danse d'une sonorité persistante. Raréfiant son vibrato, il relance le flux contrapuntique en accentuant ostensiblement ses entrées ; la sobriété du tempo, d'un écoulement naturel, autorise une belle articulation. Bien sûr, le débit n'a pas la légèreté ni le caractère haché que lui imprimeraient d'authentiques baroqueux, mais on ne peut qu'apprécier ce climat dense et sombre où chaque instrument semble avancer vers une vérité sienne, dont chacune des notes détiendrait une parcelle.  

Sans pause, Bach s'enchaîne imperceptiblement dans Chostakovitch, la lamentation fuguée du Largo faisant office de Contrapunctus V. Les dynamiques pourront sembler retenues aux adeptes du contraste, mais l'effrayante perfection de la réalisation les y autorise. C'est que le son, aérien, trouve à se structurer dans ces lignes où s'équilibrent la libre expression mélodique et une armature rythmique des plus solides. Grâce sans doute à la régularité de la pulsation intérieure, l'introduction lente prend une persuasion voire même une fixité très singulières, forçant l'écoute.

© Raphaël Faux
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Souvent sacrifié sur l’autel de la causticité la plus primaire, le Quatuor n°8 de Chostakovitch en ressort d’autant plus grandi que les Hagen s’attachent aux mêmes fins de tenue et de rigueur qui faisaient le prix de leur Art de la Fugue. L'incessant Allegro molto connaît cette même absence de complaisance. Rien n'est secondaire et tout s'entend : les voix médianes, en particulier, sont le ciment unificateur de l'ensemble ; Veronika Hagen n'hésite pas à nasaliser ou à fortement métalliser son alto afin d'intensifier ponctuellement certaines harmonies. Tout cela n’empêche pas les éclairs d'indulgence ou de simple élégance de s’épanouir (Allegretto) et ceux de bonne camaraderie d’être aussi amicaux que possible (le thème du Concerto pour violoncelle).

Il y a deux façons d’aborder l'Allegro liminaire du Quintette à deux violoncelles de Schubert : celle des Belcea (qui est aussi celle des Ebène), qui transmettent cette partition dans sa beauté altière, et même quelquefois abstraite. Et la manière plus figurative des Hagen, qui s'incarne avant tout dans une tradition et un style. Avec eux, les différentes sections se fondent l'une dans l'autre ; les thèmes bien connus ne sont jamais trop caractérisés, mais intégrés dans d'immenses phrases. D'ordinaire si impétueuse, Sol Gabetta travaille à émousser ses attaques, gagnant un tact et un grasseyement qui sont d'ordinaire la signature de Clemens Hagen. Un « travestissement » tout à son honneur, de sorte que rien de personnel ne vient saturer la plastique d'ensemble : Sol Gabetta accepte sciemment un rôle de « violoncelliste d'appoint ».

Le conteur Lukas Hagen s'en donne évidemment à cœur joie dans un Adagio déambulant et narratif, tandis que de savants jeux de rétention animent l'accompagnement. Jamais la surenchère sonore ne vient perturber la lisibilité : en termes de contrôle sonore, c'est simplement magique, le son vient comme un prolongement musical de la respiration.

© Raphaël Faux
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Les cinq musiciens montrent du Scherzo (presto) un visage plus opiniâtre que celui exultant qu’on lui prête généralement (on y sent même une certaine amertume). L'énergie irrésistible qu'ils déploient à leur pupitre rendra inoubliable la complicité de Clemens Hagen et de Sol Gabeta. Les deux violoncellistes cherchent dans d'épaisses graves l'assise, la relance, et le marquage rythmique nécessaires à la bonne tenue de l'ensemble, tandis que les passages plus légers retrouvent toute leur désinvolture. Au violon, il s'agit d'exploiter toute la force symbolique du geste musical, et même quelquefois les traces de fatigue (impossible de nier quelques écarts de justesse chez Lukas Hagen), pour amplifier l'expression. 

À ce degré de probité et d'art on ne peu que s'incliner très bas : car ce n’est jamais la virtuosité qui impressionne d'abord chez les Hagen - bien qu’elle puisse être éblouissante - ; c’est l’âme, la densité psychologique, invariablement fascinantes !

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