Belle ouverture d’année pour Genève qui, après avoir fêté les cent ans de l’Orchestre de la Suisse Romande, festoyé pour le Nouvel An en compagnie d’Evgeny Kissin et Emmanuel Krivine, s’offre à présent une belle soirée symphonique en invitant Nelson Freire et l’Orchestre National de Lyon sous la direction d’Eliahu Inbal dans un programme Brahms, Rachmaninov et Strauss : roboratif !

Nelson Freire © Gregory Favre / Decca
Nelson Freire
© Gregory Favre / Decca

Une boule d’énergie caractérise ce Concerto n° 4 en sol mineur de Sergei Rachmaninov et sa profusion de thèmes sous l’inspiration de Nelson Freire. Chacune des apparitions du pianiste émerveille par un touché délicat, des phrasés à la longueur de souffle prodigieuse et une poésie omniprésente. Loin de l’effervescence bluffante d’un Daniil Trifonov – que nous avons entendu ici dans une intégrale des concertos du même compositeur – ou de l’esprit « cathédrale » d’un Denis Matsuev, Nelson Freire nous offre un Rachmaninov intime, serein, un brin moins épais que d’habitude.

Son piano est une ode à la musicalité, avec une mise en perspective des timbres et des couleurs : jouant des contrastes dynamiques, Nelson Freire dialogue admirablement avec les vents de la phalange lyonnaise que l’on sent aux aguets. On apprécie particulièrement une flûte subtilement ombrée, relevant d’un charme tout orientalisant que vient relayer un hautbois à la voix peu vibrée. En fin de premier mouvement, on souligne le charme des arabesques et arpèges d’un piano serein, dansant suavement avec des violons soyeux.

Le mouvement lent est un délice distillant une douce nostalgie, dans une couleur impressionniste brumeuse faite d’un toucher profond. Les cordes répondent avec un sens de l’équilibre superlatif, le chef soulignant d’une battue souple l’aspect chambriste et intimiste du mouvement.

Subitement, le Rachmaninov malicieux ressurgit avec le troisième mouvement qui fourmille d’appuis swinguant non sans rappeler les Variations sur un thème de Paganini dont on retrouve les déhanchements et les sourires malicieux. Les vents sont parfaits, le cor solo romantique à souhait, les cordes très équilibrées. Le chef aura su accompagner la vision souriante que proposait Nelson Freire. Un beau moment de musique.

Étrangement, l’Ouverture tragique de Brahms voit retomber la sauce parfaitement montée lors du Rachmaninov : malgré la grande cohésion dans les timbres et les nuances, des cordes soyeuses, des vents aiguisés, des cuivres hiératiques, on attend vainement un grand geste unifiant la pièce d’un beau legato, le chef traçant son chemin véloce, tel que le ferait un voilier surfant sur la vague : ce Brahms est tonique mais peu savoureux.

La soirée se clôture sur le somptueux Also sparch Zarathustra de Richard Strauss qui ravit tant par la puissance de son ouverture, la densité de ses cordes, que par la qualité de ses cuivres faisant resplendir les rutilances du langage straussien. Soulignons à cet égard le très beau pupitre de violoncelles ainsi que la suavité des cors. On aura néanmoins pu regretter une fragilité dans les passages solistes du violon solo auquel il aura manqué de panache, de legato et de projection, et des pépiements fragiles d’une petite harmonie un brin terne. Le maestro Eliahu Inbal aura eu à cœur dans cette fresque de préserver l’opulence sans tomber dans des effets de saturations, mais en gommant parfois les aspects héroïques et irruptifs de l’œuvre de Strauss.

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