Après le retentissant succès de Rinaldo en 1711, on attendit avec impatience un nouvel opéra pour lequel Haendel entendait réussir la fusion des styles français et italiens. Le compositeur au faîte de sa gloire eut carte blanche, et le casting très soigné afficha pour la reprise en décembre 1720 les chers interprètes italiens dont le castrat Senesino et la soprano Margherita Durastanti. Inspiré des Annales de Tacite, le livret narre les conséquences de l’envahissement du royaume de Thrace par le tyran arménien Tiridate. Celui-ci rejette son épouse Polinessa et convoite celle de Radamisto, Zenobia. Les époux menacés connaîtront mille déboires avant de trouver un allié inattendu dans le prince ennemi Tigrane, secrètement amoureux de Polinessa. Celui-ci retournera les troupes arméniennes contre leur roi qui fera soudain volte-face, reviendra à son épouse et obtiendra le pardon de Radamisto.

Philippe Jaroussky
© Parlophone Records Ltd

La caractère presque cocasse du happy end contraste étonnamment avec un livret où sadisme et cruauté font bon ménage avec les plaintes déchirantes propices à des arias superbes à haute teneur lacrymogène. Pour la version de concert présentée ce samedi soir au Théâtre des Champs-Élysées, Francesco Corti a choisi la seconde version de l’ouvrage dont le rôle-titre était écrit pour le castrat Senesino. Philippe Jaroussky se glisse avec aisance dans cette tessiture favorable et affiche une incontestable santé vocale. Le chanteur excelle dans les lentes arias dont le célèbre « Cara sposa » et profite des chromatismes ensorcelants du « Ombra cara » pour dissoudre son timbre dans la riche texture des cordes : « l’effet Jaroussky » opère donc toujours. Sur le plan de la virtuosité, l’artiste n’a guère perdu de son mordant, l’intelligence du texte et la précision des vocalises sont toujours au rendez-vous.

En accord avec la dimension vocale démesurée du rôle, la contralto Marie-Nicole Lemieux illumine une partition étonnante qui regorge de morceaux de bravoure, notamment l’aria « Empio perverso cor » qui fait alterner imprécations de haine et propos caressants et se coule avec délice dans le duo qui fête l’union des amants. Épouse bafouée mais prompte à la vengeance, la Polinessa d’Emőke Baráth est peut-être la grande héroïne vocale de la soirée, aussi l’aise dans la virtuosité spectaculaire du « Sposo ingrato » en duo avec le violon diabolique de Zefira Valova que dans la pertinence expressive des récits. Un timbre somptueux, le médium riche et opulent donnent à cette figure tragique une dimension impressionnante, les prises de risque et l’imagination ornementale forcent plus d’une fois l’admiration.

La mezzo Anna Bonitatibus donne une nouvelle fois une magnifique leçon de style et incarne un rôle tout en demi-teintes qui ne manque cependant pas d’airs à vocalises exécutées avec toute la flexibilité requise – flexibilité que partage la jeune Alicia Amo dont le timbre radieux illumine le rôle de Fratrie, frère de l’odieux tyran Tiridate. Réduit à des interventions plus minces hormis un air de bravoure brillamment exécuté, le baryton Renato Dolcini, récemment remarqué dans Titon et l’Aurore de Mondonville, en domine aisément les coloratures acrobatiques et donne au roi Farasmane une singulière profondeur psychologique. Gardons pour la fin la prestation du ténor Zachary Wilder, dont l’aisance dans la vocalisation est éblouissante : il rivalise d’éclat avec la trompette dans le fameux « Stragi, morti » et incarne avec fougue cette figure cruelle et insatiable.

On ne dira jamais assez combien Il Pomo d’Oro représente un idéal remarquable du son d’orchestre baroque : précision des traits, textures superbes, réactivité ardente du pupitre de basses... N’oublions pas que cet outil de luxe est également composé de fortes et talentueuses individualités qui émaillent la soirée de solos de première classe au hautbois, basson, violoncelle, violon, et dont les noms sont absents du programme. La direction de Francesco Corti, remarquable claveciniste et continuiste époustouflant affiche les mêmes travers que ses collègues formés sur le tas à la direction, battue hachée et survitaminée masquant l’information musicale qui heureusement ne gêne guère un orchestre très autonome. Au bout de deux heures de crossfit musical, Corti reste davantage à son clavecin, l’orchestre respire mieux, phrase loin, et ce qui était déjà remarquable devient prodigieux. On peut donc proposer des versions de concert d’opéras de Haendel passionnantes et sans une once d’ennui : ce sera la révélation de la soirée.

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