La Philharmonie de Paris était en effervescence à l’idée d’accueillir le célèbre Sir Simon Rattle, à la tête de « son » London Symphony Orchestra. Depuis la tendresse chaleureuse du Concerto pour violon de Brahms jusqu’à l’exultation de la Rhapsodie hongroise d’Enesco, en passant par les impressions d’Espagne debussystes, l’orchestre londonien et son chef ont fait montre lundi de belles facultés narratives. Les attentes furent comblées, surtout qu’à l’ensemble venait s’ajouter un soliste de haut vol : le violoniste Leonidas Kavakos.

Sir Simon Rattle © Oliver Helbig
Sir Simon Rattle
© Oliver Helbig

Le concert s’ouvre en douceur, sur les sons pleins et délicats du Concerto pour violon. Tout en conservant cette rondeur des timbres, l’orchestre donne dès les premières pages un aperçu de ses capacités, par ses contrastes dynamiques, ses piano somptueux et un bel énervement annonçant l’entrée du soliste. À la gauche d’un Simon Rattle très mobile et expressif dans sa gestique, Leonidas Kavakos paraît raide et son statisme atténue visuellement des effets sonores pourtant bien présents. À écouter donc les yeux fermés afin de percevoir ses infinies variétés de timbre. Sans que l’archet ne bouge beaucoup plus, il sait être agressif ou fougueux, risquer des nuances infimes ou déployer une élégance quasi viennoise dans le thème dansant. 

Dans ce concerto, l’une des difficultés majeures tient au rôle parfois effacé du soliste, qui doit laisser des instruments de l’orchestre entonner à sa place les mélodies principales : le second mouvement comporte ainsi un redoutable solo de hautbois, finement exécuté ce soir. Lorsque des réminiscences de ce chant reparaissent, les broderies du violon sont légèrement trop présentes, écueil que Leonidas Kavakos évite à d’autres endroits. C’est aussi que le son du soliste surplombe idéalement l’ensemble et qu’aucune note ne s’y perd, même quand les nuances de l’orchestre sont plus élevées. Dans le dernier mouvement, la densité sonore n’écrase pas un violon extraverti dont on perçoit toute la virtuosité digitale. Alerte, Simon Rattle dose chacun des pupitres de l’orchestre afin de conserver ce subtil équilibre et s’amuse à déjouer le tempo pour infliger au public captivé de saisissantes attentes avant les temps forts.

Après l’entracte, les Images de Debussy offrent une musique insaisissable où les solistes de l’orchestre sont constamment sollicités mais dans laquelle l’atmosphère générale prime sur les motifs individuels. Simon Rattle dirige par cœur cette œuvre complexe et lui insuffle sa marque par un spectre de nuances élargi et des variations de tempo constantes, parfois légèrement exagérées mais toujours dans l’optique de satisfaire l’expressivité musicale. Les ambiances éthérées des deux premiers mouvements souffrent quelquefois de plans mal délimités : vents un peu effacés par les cordes, cuivres ou percussions qui ressortent trop… Ces rares imprécisions disparaissent totalement dans le mouvement phare de ce cycle, « Iberia », lui-même divisé en trois parties. Avec cette évocation de l’Espagne, l’orchestre retrouve une musique plus corporelle : après une superbe entrée rythmée par les castagnettes, la clarinette s’élance sur un solo caractériel. Dès lors, l’orchestre joue à fond la carte de la narrativité, avec un mouvement sous-jacent entraînant. Des sections dansantes mènent à l’univers nocturne central. Celui-ci s’avère impalpable et mystérieux, avec des nuances particulièrement voilées. On relève également les solos d’un hautbois indolent, avant que ne résonnent les sonneries lointaines des cuivres, annonçant la fête conclusive. Celle-ci se rapproche grâce à un crescendo très progressif qui semble dérouler devant l’auditeur le passage de la nuit au plein jour. Simon Rattle réalise avec « Iberia » un travail minutieux de disposition sonore culminant en fanfares joyeuses ; dans cette pièce, la saveur des caractères passe également par des articulations savamment exécutées.

Pour un orchestre capable d’agencer aussi subtilement les motifs complexes des Images de Debussy, l’interprétation de la Rhapsodie roumaine n° 1 d’Enesco n’était plus qu’une partie de plaisir. Cette œuvre euphorisante dresse de la Roumanie un portrait bariolé en agençant différents thèmes populaires. Elle débute par un échange pastoral entre clarinette, hautbois et flûte, joueurs et téméraires dans leurs effets. Simon Rattle s’amuse tout autant : à grand renfort de mimiques expressives et de gestes évocateurs, il fait ressortir la légèreté des thèmes ou leur intensité, et retient ses troupes pour amener par un large crescendo l’apothéose finale. Une déferlante tellement prenante qu’elle déclenche quelques applaudissements prématurés, qui témoignent de l’enthousiasme de la salle face à une telle qualité de réalisation.

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