Comme à l’accoutumée, l’Opéra de Genève présente dans une saison de récitals le meilleur du chant actuel, et c’est pour la deuxième fois que le ténor polonais Piotr Beczała s’offrait aux auditeurs de la cité de Calvin, accompagné par le magnifique Helmut Deutsch.   

Piotr Beczała © Anja Frers / Grand Théâtre de Genève
Piotr Beczała
© Anja Frers / Grand Théâtre de Genève

Si l’affiche était plus qu’alléchante, on allait, tout au long de ce récital, entrevoir les facettes de ce ténor acclamé, mais aussi percevoir les difficultés intrinsèques de l'interprétation. On ne peut que louer la voix de ce ténor : la technique est là, le timbre est superbe, argenté, doté d'un beau médium, d'aigus étincelants quoique parfois un peu étroits. On peut néanmoins émettre quelques réserves sur l’adéquation à un style, le lied, qui réclame certes une belle voix homogène, des qualités de « diseur » de mots, de la ligne et de l’émotion, mais par-dessus tout, une sorte de respectueuse dévotion au poète : la voix est primordiale mais n’est pas ici l’essentiel.   

Le récital débutait par les merveilleux Dichterliebe de Schumann sous les doigts d’or d’Helmut Deutsch : le pianiste, superbe de nuance et de velouté, pare de mille couleurs le cycle qui resplendira de douceur, de vivacité, de retenue, accompagnant au millimètre le chanteur. Celui-ci sera tout au long de la pièce dans une constante précaution pour ne pas tirer trop ces Schumann vers des travers opératiques, ce qui nous vaudra des aigus d’une blancheur déconcertante, des quasi parlando, une sensation de voix à tiroirs. On pourra en revanche regretter des expressions exagérées et parfois de l’afféterie, défauts qui mériteraient d’être estompés au profit d’une plus grande révérence au texte poétique et d’une simplicité bienvenue.   

Au titre des réussites du cycle on a pu savourer l’introductif « Im wunderschönen Monat Mai », irrésistible d’équilibre et le « Ich will meine Seele tauchen » d’une douceur insolente, qui permit de sentir les lignes étirées de cette course haletante. Dans « Ich grolle nicht », le ténor fut impressionnant d’aigus portés magistralement, ce qui aboutit naturellement sur le chuchoté « Und wüssten’s die Blumen ». Notons l’introduction superlative du piano d’Helmut Deutsch dans « Hör’ ich das Liedchen klingen », magnifique de rondeur et nous présentant un gouffre de nostalgie et de douleur.   

S’ensuivaient sept pièces de Mieczysław Karłowicz qui conviennent parfaitement au lyrisme de Beczała, tel le « Mów do mnie jezcze », magistral de noirceur et de nostalgie. Les graves mordorés du chanteur ourlent les lignes du pianiste, comme dans le charmant « Pamiętam ciche, jasne, złote dnie », d’une simplicité émouvante.   

C’est avec le cycle Cigánské melodie de Dvořák que le ténor prit son envol, plus à son aise dans cette expression musicale plus échevelée, avec ces longues phrases superbement soutenues par un piano puissant. La deuxième mélodie (« Aj ! Kterak trojhranec můj prerozkošně zvoní ») fut à ce titre superbe de véhémence, le piano se faisant orchestre, la voix portée par un tel attelage se permettant plus de lyrisme et de naturel.    

Et quel piano dans la superbe introdution de la quatrième (« Když mne stará matka ») ! Chacun trouvant les couleurs de ce chant entre lyrisme et nostalgie. L'adéquation trouva son apogée dans les quatre dernières pièces de Rachmaninov, qui ravirent les auditeurs : ici tout flottait admirablement dans un bonheur musical et une plénitude vocale que l’on sentit libérée du carcan du lied.

****1